Chapitre 23 : Tempête Aux Monts Brumeux

Géant de Pierre

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Tempête Aux Monts Brumeux

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Thranduil

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Cette matinée avait été des plus harassantes. Cerise avait retrouvé son exubérance d’antan qui avait tendance à m’agacer prodigieusement. Malgré tout, j’avais trouvé que cette soudaine volubilité venant d’elle sonnait faux.

Les dernières semaines passées à Eryn Lasgalen m’avaient laissé découvrir une femme aussi attachante, à sa manière, qu’intelligente et qui avait à cœur le bien être des gens qu’elle tenait en estime. Elle m’avait agréablement surpris par cette nouvelle attitude que je ne lui connaissais guère.

Cependant, depuis quelques jours, elle avait repris ses mauvaises habitudes. Pourquoi s’était-elle donc levée pour aller seule courir au devant des dangers ? Elle avait eu l’air si triste quand nous étions revenus au campement après que je l’eus découverte se baignant dans le lac.

Je savais que Legolas lui avait parlé et que, quoiqu’il lui ait dit, cela l’avait terriblement ébranlée. En attendant, je devais supporter son babillage infantile et ses réflexions agaçantes. Pour couronner le tout, cet affreux nain avait finalement eu le toupet de se joindre à nous dans cette expédition qui se terminerait aux Havres Gris. Je ne comprenais vraiment pas comment mon fils unique avait pu lier amitié avec cette créature aussi hideuse que barbare et sans éducation.

Nous en étions à notre deuxième arrêt de la journée. L’après-midi était déjà bien avancée, et chacun profitait de ce moment de tranquillité pour se reposer un peu. D’ici les prochaines heures, nous aurions à affronter la montée vers les Monts Brumeux. Nous avions prévus un arrêt au crépuscule dans une sorte de clairière qui se trouvait en contrebas du chemin. Nous devions faire attention de ne pas emprunter les sentiers qui étaient, pour la plupart, encore piégés. Combien de malheureux avaient fini prisonniers des gobelins vivants toujours sous la montagne ? Bien que l’ancien roi ait été tué plusieurs décennies auparavant, cela n’avait pas empêché un remplaçant de monter sur le trône laissé vacant. Nous passerions donc par l’un des cols sécurisé la veille par mes gardes.

J’espérais aussi, secrètement, que la punition que j’avais donnée à Cerise il y a quelques jours déjà lui servirait de leçon. J’avais détesté ce moment. J’aurais préféré, et de très loin, passer cette heure à des choses bien plus agréables avec elle mais… j’avais été terrorisé de la perdre. Comment avait-elle pu se mettre en danger aussi stupidement ? Si jamais elle retentait de partir seule sur cette montagne, je ne doutais pas que cette fois-ci, personne ne puisse arriver à temps pour la sauver. C’est pourquoi j’avais sévi. Je n’avais pas eu le choix. Parler avec elle n’aurait servi à rien sinon à lui donner l’occasion de faire le contraire de ce que je lui aurais demandé de faire.

Un vent glacial vint gifler mon visage, me coupant dans mes réflexions. Le temps s’était bien dégradé depuis la veille, mais le lieu était également propice à d’étranges choses.

— Vous m’avez l’air bien soucieux, père, lança Legolas qui venait de me rejoindre.

— Lors des premiers jours suivant notre départ des bois, commençai-je d’une voix douce, qu’as-tu dis exactement à Cerise ? Son comportement, depuis, m’inquiète.

Mon fils lâcha un profond soupir.

— Père, aviez-vous remarqué que ses sentiments à votre égard se renforcent de jour en jour ? Que son visage s’illumine dès qu’elle vous voit ? Que ses yeux s’éclairent comme deux petites étoiles qui auraient vu leur mère, Varda, apparaître…

Legolas se tut. Son visage s’était assombri, exprimant des tourments dont j’ignorais l’existence. Avais-je vu juste, dans mon excès de jalousie, devant la tendre complicité évidente que j’avais décelée entre mon fils et Cerise ?

— Es-tu amoureux d’elle ? demandai-je suspicieux et sans prendre de gant.

C’était vrai. Depuis qu’il me l’avait ramenée, tout le temps qu’il était resté à Eryn Lasgalen, il l’avait passé avec elle. Bien qu’exubérante, Cerise savait se montrer captivante, et je n’oubliais pas cette histoire avec Tamril qui m’avait pour le moins irrité à l’époque.

Adar, j’aime Cerise, j’éprouve à son égard un fort attachement, elle a su réveiller en moi un instinct protecteur que je n’aurais jamais cru possible d’avoir. En suis-je amoureux pour autant ? Voyons père, vous savez bien que non.

— Je n’en sais rien, ion nín, tu passes tant de temps avec elle…

— Parce qu’elle m’intrigue, que je suis curieux et qu’elle a besoin d’un ami qui n’attende rien d’elle en retour si ce n’est qu’elle soit heureuse.

Je secouai la tête. Legolas, ne cesserait jamais de m’étonner.

— Tu n’as pas répondu à ma question, ion nín, que lui as-tu dis ? dis-je d’une voix dure qui n’admettrait aucune nouvelle digression.

Je l’entendis expirer bruyamment.

— Ça ne va pas vous plaire, marmonna-t-il.

Je haussai un sourcil, surpris.

— Je t’écoute quand même.

— Je lui ai juste dit que quoiqu’il arrive, vous restiez un elfe marié par les lois qui régissent notre peuple. Que bien que votre relation ait évoluée en quelque chose de plus tendre et sincère, il ne fallait pas qu’elle se berce d’illusions. Vous n’avez aucun avenir ensemble. Les elfes n’aiment follement qu’une fois, qui plus est.

Au fur et à mesure que je l’entendais débiter d’une voix monocorde ce qu’il avait dit à Cerise, je fus pris d’une fureur que j’eue du mal à contrôler. S’il n’en avait tenu qu’à moi, et si Legolas n’était pas mon fils…

— Qui t’as permis de te mêler de ce qui ne te regardait pas ? demandai-je d’une voix que j’eus du mal à moduler en un timbre plus neutre.

J’étais furieux, et un autre sentiment, que je n’arrivais pas à définir mais qui me tordait l’estomac, s’était emparé de moi.

— L’affection que je vous porte à tous les deux, Ada, répondit Legolas, imperturbable et indifférent à ce que je pouvais ressentir. — Cerise mérite mieux qu’un cœur brisé à l’arrivée, tandis que vous, vous partirez, l’abandonnant aux Havres sans une once de remords, pour partir sur Valinor et peut-être retrouver… Retrouver ma mère. Parce que je reste persuadé que vous valez mieux que cela…

Je dus prendre sur moi pour ne pas m’emporter contre lui. Je mis assez longtemps avant de me calmer. Ainsi donc, Cerise était au courant. Etait-ce vraiment ce qui l’avait bouleversée, expliquant la tristesse de son regard quand elle pensait que personne ne la voyait ? Qu’allais-je bien pouvoir faire pour effacer ce sentiment de détresse qui l’animait… et m’animait, moi aussi ?

— Comment être sûr qu’Elenna sera sur Valinor ? murmurai-je.

— Comment être sûr qu’elle ne le soit pas ? rétorqua Legolas. Enfin, père, reprit-il, si elle n’a jamais ressuscité en Terre du Milieu, c’est sans doute qu’elle se trouve déjà sur Valinor !

Je me sentais accablé. J’avais tellement prié pour que les Valar accèdent à ma demande et me la ramènent… Je me rendais bien compte que je n’étais pas le seul à l’avoir espéré. Comment oublier que son fils le voulait tout autant que moi ? Il fallait qu’il sache, après tout… Qu’y risquai-je ?

— Cerise parle dans son sommeil. Elle parle en Quenya…

— Que voulez-vous dire, Adar ? Elle connaitrait cette langue mais…

— Elle ne s’en souvient jamais au réveil, le coupai-je, mais je l’ai veillée plusieurs fois et… je suis certain que ses rêves n’en sont pas vraiment.

Legolas se passa une main dans ses cheveux bruns tout en me scrutant d’un air préoccupé.

— De quoi parle-t-elle ? voulut-il savoir.

— Elle leur pose des questions, elle dit qu’ils se trompent que… qu’elle ne peut pas être cette Elenwë qu’ils appellent si fort de tout leur cœur.

A ces mots, ma propre poitrine se serra. Comment ne pas croire à cette folle éventualité selon laquelle Cerise pourrait être celle que j’appelais de toutes mes forces et de toute mon âme depuis tant de millénaires ?

— Cela change beaucoup de choses, en effet, souffla-t-il, je comprends mieux cette lubie que vous avez eue à son encontre. — Il leva son visage vers moi, ses yeux pleins de doute et d’espoir. — pensez-vous qu’elle puisse être… enfin qu’il y ait une infime chance pour…

— Je ne sais pas, Ion nín, une partie de mon âme et de mon cœur l’espère, et une autre plus rationnelle me dit que ce n’est pas possible. Pourtant… Ce qu’il y a entre nous ne peut pas être une simple coïncidence.

Tandis que je disais cela, nous entendîmes un très grand éclat de rire, ce son, cette voix, mon cœur se réchauffa lorsque j’en devinai son identité.

— Vous en serez sans doute attristé, mais je crois que Cerise adore Gimli… Et cela me parait assez réciproque, lança Legolas, l’air nonchalant et croisant ses bras sur son torse, un sourire malicieux en coin.

A ces mots, je grognai de dépit.

— J’ai cru comprendre, Legolas, soupirai-je. Cependant, ton nain semble aussi avoir su jouer sur la corde de la sensibilité de Cerise. Si j’avais su que cette chose dont elle raffolait tant la rendrait si joyeuse, alors peut-être en aurais-je fait importer.

Pourquoi n’y avais-je pas pensé plus tôt, d’ailleurs ?

— Du café, Ada, on appelle cela du café, et même si vous aviez eu l’idée d’en importer, cela aurait pris plus de temps et finalement n’aurait servi à rien.

J’acquiesçai avant de prendre congé de lui, il allait falloir repartir mais je me jurai que ce soir, dès que nous nous retrouverions pour la soirée, je lui parlerais.

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Cerise

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Je n’avais pas osé aborder Thranduil lors de nos deux arrêts, préférant la compagnie de Gimli. Ce nain me rappelait furieusement Nico, un de mes meilleurs potes. Il était drôle, bon vivant et surtout, il nourrissait la même passion démesurée que moi pour la bière et le café. En plus, il avait de l’humour, ce qui ne gâchait rien, bien au contraire.

Gimli était le genre de personne avec qui je me sentais vraiment à l’aise. Encore plus qu’avec Legolas. Quant à Thranduil, j’appréhendais une nouvelle soirée en sa présence. Depuis cet épisode fâcheux de la fessée, que j’avais encore du mal à digérer, j’avais fait comme si de rien n’était, mais j’avais pris quelques distances avec lui. Je ne lui faisais pas la tronche, enfin pas vraiment, en fait, je tentais de le pousser à bout en me montrant aussi insupportable que possible. C’était con mais au moins, ça m’empêchait de sombrer et de penser à autre chose. Cela dit, je savais que je ne pourrais pas faire semblant plus longtemps, alors soit je décidai une bonne fois pour toute de percer ce maudit abcès qui me gâchait le début de cette aventure, qui aurait du m’apparaître comme géniale et aussi excitante que la fois où j’avais découvert un parc d’attraction, soit je tournais la page une bonne fois pour toute. J’avais fait la connerie de tomber amoureuse de la mauvaise personne. Je le savais pourtant, alors il serait sans doute temps d’assumer mes actes.

Bien, ma chère Cerise, pensai-je en aparté, qu’est-ce qui fait que tu devrais arrêter de te morfondre comme ça ? Déjà et d’une, je vivais une très belle expérience avec lui. C’est vrai qu’en dehors de cette intimité qui s’était installée entre nous, il était toujours très froid et distant. Il pouvait aussi se montrer assez égocentrique, mais il ne fallait pas oublier qu’il était roi depuis des décennies, voire des millénaires. J’aurais dû m’estimer chanceuse qu’un tel être s’intéresse à moi. Certes. Dès le départ, je savais que nos routes se sépareraient aux Havres Gris. Il partait pour des terres où aucun mortel n’avait le droit d’asile. Alors oui, il était marié, ça m’avait fait un choc. Sa femme était morte, certes, mais elle vivrait éternellement dans son cœur. Et moi, quelle place j’y avais ? Concrètement ?

— Aaah! Mais qu’est-ce que ça m’énerve tout ça ! hurlai-je à haute voix, ce qui me valu des regards intrigués de la part de mes compagnons de voyage.

— Vous allez bien, gente dame ? s’inquiéta Gimli.

— Plus que bien même, et arrêtez de m’appeler gente dame, Gimli, vous pouvez m’appeler Cerise, comme tout le monde.

Le nain se mit à rougir.

— C’est un très grand honneur que vous me faites là, gent… Cerise, répondit-il d’une voix de stentor qui fit rire Legolas.

Avais-je rêvé ou avais-je vu Thranduil tressaillir au loin sur Rudolph ?

Je secouai la tête pour chasser les idées moroses qui avaient tendance à s’accrocher à moi comme des poux sur la tête des gamins. On avait beau les chasser, il en revenait toujours plus le lendemain. Levant un peu les yeux, je me pris à observer le paysage. Les arbres et la forêt me manquaient. Ici, tout n’était que roches grises à perte de vue et caillasses sur lesquelles il fallait faire attention où les sabots de nos montures se posaient. C’est que ça glissait pas mal. Il y avait bien un sentier en contrebas qui nous aurait facilité la vie, mais un des éclaireurs nous avait appris que l’endroit était piégé. Etrange que cela mais bon, ce n’était pas à moi de savoir mieux qu’eux ce qui était bon ou pas pour notre voyage.

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Le reste de la traversée intrépide se passa dans un silence de mort, même les elfes n’osaient pas entonner leur chant dépressif… Ca me convenait, personnellement, même si j’aurais tout donné pour avoir les écouteurs de mon Ipod dans les oreilles. Ma musique me manquait à un point…

Cette fois-ci, au lieu d’avoir un son de cor qui annonçait qu’il était temps de se poser, c’est Finlenn lui même qui passa entre les rangs pour nous indiquer le lieu où il fallait s’arrêter pour la nuit. Il nous fallut encore cinq bonnes minutes pour atteindre notre retraite, qui se trouvait un peu en contrebas de notre route. Il s’agissait d’une sorte de niche où se trouvaient des rochers plats sur lesquels nous pourrions installer un camp.

Ereintée, je cherchais Legolas et Gimli des yeux, mais ils semblaient avoir disparu de la circulation. Résignée, je décidais de descendre de ma monture toute seule.

— Voulez-vous que je vous aide, Cerise ? me demanda gentiment Tamril.

— Vous êtes mon sauveur, Tamril, lui dis-je en souriant tandis qu’il me prenait les mains pour me faire descendre.

— Mais de rien, Cerise. Le Seigneur Thranduil vous attend sous sa tente, reprit-il alors que je m’apprêtais à prendre congé de lui.

Je soupirai. Ne l’ayant pas vu non plus, je pensais que je serais peut-être tranquille jusqu’au coucher, mais apparemment, ce n’était pas le cas.

— Très bien, Tamril, je vous suis, répliquai-je d’une voix où perçait un certain agacement.

Tandis que je suivais l’elfe, je vis que ceux qui nous accompagnaient avait déjà dressé leurs tentes mais, étrangement, tout se faisait dans un silence presque religieux. Que se passait-il exactement ?

—Tamril, pourquoi personne ne chante ou ne rit ? demandai-je, curieuse.

— Vous ne le savez sans doute pas mais ces montagnes abritent en leur sein les créatures les plus hideuses de la Terre du Milieu, me dit-il en me lançant un regard appuyé.

J’écarquillai les yeux. Mais qui y a t-il de bien plus moche et horrible qu’un orque ou une araignée géante, sans compter les Trolls ? soufflais-je.

— Des Gobelins ! s’exclama-t-il alors que la tente royale se dressait enfin devant nous.

Je n’avais pas particulièrement fait attention jusqu’alors, mais elle n’avait franchement rien de royal, hormis qu’elle était plus grande que certaines des tentes dressées un peu plus loin, et sa couleur était neutre, dans les gris sombre. Par contre, à l’intérieur, c’était une toute autre histoire !

Nous pénétrâmes dedans sans attendre. Lalaith ainsi que Melian — j’avais enfin retenu son nom— s’occupaient de dresser la couche de leur seigneur tandis que Galion aidé d’un autre elfe, dressait une table pour le dîner de ce soir.

Avisant les lieux, je cherchai Thranduil, mais ne le trouvai pas. J’attendis que Tamril fût sorti de la tente pour faire de même quelques secondes plus tard. Au dehors, le soleil se couchait sous des nuages épars qui annonçaient un temps pour le moins déprimant. Ce soir, les étoiles ne brilleraient pas de mille feux, cachées très certainement par une couche de nuages qui annonçait une belle averse.

— L’air est humide, les nuages bas, il va très certainement pleuvoir cette nuit, m’apprit la voix douce de Legolas.

A ces mots, je ne pus m’empêcher de rire.

— Elle est facile celle là, Miss Météo, me moquai-je de lui, il n’y a pas besoin d’être un elfe pour savoir cela.

Il me regarda étonné.

— Qu’est-ce que « Miss Météo » ? me demanda-t-il.

Je soupirai.

— Ah non, pas ce soir Legolas, je suis trop exténuée pour vous apprendre quoique ce soit d’autre de mon monde, dis-je.

Cela dit dans ma tête je vis Legolas à la place d’Évelyne Dhéliat ou mieux… le nouveau Miss Météo de Canal… Sauf que bon… il était loin d’être blond alors pour la minute blonde ça serait un peu loupé !

— Je comprends, répondit-il simplement en plaçant une main sur son cœur. — Puis, avisant un point au loin — Mon père arrive, je vous souhaite une belle soirée Cerise.

— Nous nous verrons plus tard ?

— Peut-être, Cerise.

Puis il me quitta, tandis qu’il saluait son père qui s’entretenait avec « Annael » avant d’arriver à ma rencontre.

Les deux elfes parlaient très vite et en Sindarin. Je ne compris, bien sûr, rien mais le conseiller du roi semblait assez préoccupé.

— Pourquoi ne m’avez-vous pas attendu à l’intérieur, Cerise ? me demanda Thranduil, une fois qu’il eut pris congé de l’autre elfe.

— J’avais envie de prendre l’air, répliquai-je, ce qui me valu un regard des plus pénétrant de la part du roi.

Je compris qu’il ne me croyait pas… et comment en aurait-il pu être autrement puisque j’avais pris l’air toute la journée.

— Ce que je viens de dire n’a aucun sens, n’est-ce pas, soupirai-je.

— Effectivement, répliqua-t-il avant de me pousser par le bas du dos de sa main, vers l’intérieur. — Entrons !

Les deux elfes étaient partis, il ne restait plus que Galion qui finissait de verser du vin dans deux verres tandis qu’un chandelier éclairait d’une douce lueur l’intérieur de la tente.

— Asseyez-vous, Cerise, m’invita Thranduil tandis qu’il se débarrassait de sa cape, de son manteau et de sa couronne que Galion posa sur une des malles qui transportait toutes les affaires de son souverain.

Je fis de même en retirant la cape qui me couvrait les épaules, mes gants et pris place en face de lui, sur un des coussins jetés à terre sur un tapis bleu nuit.

Le bas de mon dos me rappela que je n’étais pas dans mon assiette. Heureusement, je n’avais pas trop souffert aujourd’hui.

Le repas se passa dans un silence de mort. Je ne savais pas quoi dire et je préférai me concentrer sur mon repas. Thranduil, quant à lui, n’avait cessé de m’observer, les yeux plissés, comme si il tentait de deviner la plus intime de mes pensées.

— Que vous arrive-t-il, Melda heri* ? me demanda-t-il d’une voix douce.

Je me mordillai la lèvre inférieure. J’avais peur de lui en dire trop ou pas assez mais, au stade de notre histoire, il était quasiment inconcevable que je ne lui explique pas ce que j’avais sur le cœur. Je n’avais pas le choix.

— Vous pouvez me parler sans crainte, Cerise, reprit-il, conscient de mon trouble intérieur.

— Il y a quelques temps, commençai-je, en évitant soigneusement son regard, votre fils et moi avons discuté et il m’a dit des choses qui m’ont… comment vous dire …

— Je sais ce qu’il vous a dit, me coupa Thranduil d’une voix douce. Il m’en a parlé. Vu la tournure que prend notre relation, peut-être aurais-je dû vous le dire moi-même, mais je n’y ai pas pensé et n’en ai pas eu le temps.

Ce qu’il m’avoua me fit mal, vraiment, c’était quand même le genre de choses importantes à révéler quand on se liait avec une autre personne. Surtout quand ça devenait un peu plus sérieux qu’une simple histoire de cul. A moins que ce ne soit pas le cas… que finalement, rien de ce que nous vivions ne comptait vraiment…

— De toute façon, repris-je, cela ne changera rien au fait que notre route se séparera aux Havres Gris quand vous embarquerez sur Valinor…

Je m’interrompis quand je vis Thranduil se lever pour venir vers moi. Il me tendit sa main que je pris et il me tira pour que je me lève.

— Venez Cerise, allons nous asseoir sur le lit, nous y serons plus à l’aise pour parler.

Nous nous installâmes l’un à côté de l’autre, nos deux corps se touchant. Au loin, rien ne raisonnait, seul le bruit de nos respirations faisait écho à tout ce silence.

— C’est étrange, dis-je, tout est si calme.

Il ne me répondit pas, au lieu de cela il me caressa doucement une mèche de cheveux.

— Savez-vous ce que vous allez faire quand vous serez aux Havres ? me demanda-t-il comme si cette conversation n’était que banale à ses yeux.

— Non, murmurai-je, et tout à fait entre nous, je n’ai pas envie de le savoir, min nildo.

Je vis Thranduil écarquiller légèrement les yeux.

— Qu’avez-vous dit Cerise ?

Je le regardai sans comprendre.

— La fin de votre phrase, comment m’avez-vous appelé ?

Mon cœur manqua un battement. Que, quoi ? Que lui avais-je dit ? J’avais failli dire, mon amour mais je m’étais retenue à moins que…

— Mon ami ? dis-je en balbutiant.

Il secoua vivement la tête.

— Oui Cerise, mais pas en Westron, ce n’est pas le langage commun que vous venez d’utiliser mais du Quenya !

J’émis un ricanement, gênée.

— C’est vous qui devez entendre de drôles de choses, Thranduil, min nildo, je ne parle que…

Je m’interrompis, l’air effaré, d’où ça mettait venu ça au juste ? Mandieu, est-ce que j’étais victime d’AVC ?! Mais non, idiote, si c’était le cas, tu n’aurais pas « entendu » ce que tu venais de dire…

— Vous dites que c’est du Kenya ? Mais comment pouvez-vous connaitre une langue qui vienne d’Afrique du Sud…

— Cerise, je ne sais pas ce qu’est… l’Afrique du Sud, mais le Quenya est une langue elfique parlé par les Ñoldor ainsi que les Haut-elfes et les Valar.

— C’est impossible, alors ! Je suis une humaine et mis à part l’anglais, le français et compter en Sindarin jusqu’à dix — je n’ai pas oublié la punition, merci bien — je ne sais pas parler d’autres langues.

Thranduil se leva pour aller chercher la carafe de vin qui se trouvait sur la table ainsi que nos verres. J’avoue que je n’étais pas contre un petit remontant. Il remplit nos verres, et me donna le mien que je portai à mes lèvres.

— Depuis votre maladie, reprit-il, vous parlez énormément en dormant, en Quenya et non en langage commun. Vous dites à des gens que vous n’êtes pas « cette Elenwë« , Cerise. Vous en souvenez-vous ?

Je le regardai, les yeux effarés, les lèvres entrouvertes. Il savait. Il ne m’en avait jamais parlé, mais il savait. Au lieu d’être effrayée ou même en colère, j’en ressentis au contraire un immense soulagement. Pouvais-je pour autant tout lui dire ? Qu’est-ce que ça nous apporterait ?

— De tout ? commençai-je, je ne sais pas. La plupart du temps, c’est flou.

— Que vous disent-ils ? insista-t-il en me prenant par les épaules et en me tournant vers lui. Il avait posé son verre qu’il avait à peine touché alors que moi, le mien, que j’avais toujours entre les mains était désespérément vide.

— Comment savez-vous qu’ils me disent quelque chose ? murmurai-je en baissant les yeux.

— N’éludez pas la question, Melda heri, pas de cela entre nous. Plus maintenant, me dit-il d’une voix tranquille.

Son regard était doux et toujours aussi pénétrant. Parfois, et depuis quelques mois, j’avais l’impression de nager en plein rêve. Quand nous étions dans l’intimité de ses appartements, il était si différent, presque attentif à mes moindre réactions, mes moindres désirs… Pourtant, je ne sais pas, mais je n’arrivais pas à croire que le grand Thranduil qui était, la plupart du temps imbuvable, pouvait se montrer aussi… sympathique et aimant. Peut-être que si ma vision de ce haut personnage avait changé, c’était parce que j’avais des sentiments pour lui. Cela dit, avais-je envie de lui confier ce qui me perturbait depuis des mois ?

J’exhalai un long soupir avant de me lancer.

— Dans ce rêve, on me prend pour quelqu’un d’autre, une elfe je crois…

— Cette elfe pour laquelle on vous prend, me demanda Thranduil un peu plus brutalement, quel est son nom ?

Je l’observai un moment, ne comprenant pas sa soudaine impatience. Qu’est-ce que cela pouvait lui importer, après tout ?

— Elenwë, dis-je dans un souffle. Ils m’appellent Elenwë.

— Etes-vous certaine de cela ? Ce prénom est si proche de celui de mon Elenna… Avez-vous bien entendu ?

Thranduil continuait à me fixer, l’air plus désespéré que jamais. Je me souvins alors de ma conversation avec Legolas, et je compris. Je compris ce que cet elfe qui me faisait face espérait du plus profond de son cœur. Il n’avait pas besoin de me le dire parce qu’à cet instant précis je lisais en lui comme dans un livre ouvert.

Je déglutis péniblement en me dégageant de son étreinte. Je fis mon maximum pour me relever, j’avais besoin de distance. C’était important. Puis je revins vers lui, me rassis et respirai un bon coup pour me donner du courage.

— Thranduil, je suis navrée de vous dire cela mais… je ne suis pas votre Elenna.

J’espérais me tromper, qu’il me dise qu’il ne l’avait jamais envisagé, que j’étais stupide, tout mais pas ce que je vis alors…

Son expression se fit plus distante, presque glaciale, comme si je venais de le décevoir.

— Vous n’en savez rien, Melda heri. Vos souvenirs ne sont peut-être pas encore éveillés à votre mémoire, c’est tout.

Je secouai la tête. J’étais terriblement déçue.

— Je suis Cerise, Thranduil, pas Elenna, ni Elenwë, mais juste CERISE ! Comment pouvez-vous croire un seul instant qu’il pourrait en être autre…

Je ne terminai pas ma phrase qu’il m’avait prise dans ses bras et me serrait contre lui jusqu’à l’étouffement.

— Vous ne savez pas, répondit-il. Vous ne savez rien. Vous parlez une langue qui devrait vous être totalement inconnue, vous éveillez en moi des choses dont vous n’avez même pas idée alors ne dites pas que ce que je vous dis là est impossible !

J’avais envie de pleurer. Il se berçait d’illusions, je n’étais rien de ce qu’il pensait que je sois. Je n’avais rien de formidable, je n’étais ni une elfe, ni une magicienne, et mon seul pouvoir, si j’étais honnête avec moi-même, était d’amuser la galerie et encore… Toutefois, savoir que ce qu’il éprouvait pour moi était juste une réminiscence de l’amour qu’il éprouvait pour sa défunte femme me fit mal et mon instinct se rebella à cette idée. Si j’avais une infime petite chance qu’un jour il m’aime pour ce que je suis, alors je la saisirais. Il pouvait croire ce qu’il voulait, ça ne changerait rien pour moi. J’avais jusqu’aux Havres Gris pour le séduire et me rendre indispensable à ses yeux. Je ferais en sorte que même si nous devions nous quitter, qu’il n’oublie jamais cette petite humaine avec qui il avait passé ses derniers moments en Terre du Milieu. Je ferais en sorte de lui devenir si chère qu’il n’y aurait pas un jour de son éternité où il ne me regretterait pas. Oui, j’en faisais le serment ! Et même sa stupide Elenna ne pourrait rien contre ça.

Relevant la tête, j’avançai mon visage vers le sien et collais ma bouche contre la sienne. D’un mouvement de tête nos lèvres s’entrouvrirent et je le caressai doucement de la langue, le faisant gémir doucement contre moi.

J’étais bien décidée à rendre ce voyage carrément inoubliable, en fin de compte.

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Thranduil

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Elle avait un air si déterminé sur le visage que cela me fit presque sourire. Je ne pouvais cacher l’élan de tendresse qui me consumait actuellement. Elle était en colère que je puisse la prendre pour quelqu’un d’autre. Il est vrai qu’elle était différente d’Elenna mais certaines de ses attitudes et sa force intérieure étaient autant de rappels de ma douce épouse que les mots en Quenya qu’elle prononçait la nuit et maintenant sans s’en rendre compte.

Je lui caressai doucement les cheveux quand un terrible tremblement de terre faillit nous faire tomber au sol. Cerise se cramponna à moi de toutes ses forces.

— Qu’est-ce que c’était que ça ? dit-elle effrayée en se blottissant un peu plus contre mon torse.

La terre continua à vrombir tandis qu’un éclair aveuglant zébrait le ciel au dehors, éclairant notre tente, l’espace de quelques secondes, avant que le tonnerre ne prenne le pas, suivi par une terrible averse.

— Cela, Cerise, devrait sans doute vous plaire, répondis-je de manière presque énigmatique, un fin et lent sourire se dessinant sur mon visage.

Nous étions toujours dans les bras l’un de l’autre quand Legolas fit irruption dans notre tente. Il avait l’air surexcité.

— Père, Cerise, les « jeux » ont commencé ! s’écria Legolas un long sourire illuminant son visage.

Je secouai doucement la tête. Mon fils avait beau avoir plus de trois mille ans, il avait parfois ce genre de réactions, aussi spontanées que celle d’un enfant.

Un nouvel éclair suivi du tonnerre percuta une nouvelle fois la clairière dans laquelle nous nous trouvions et une terrible détonation se répercuta sur toute la montagne. Un bruit bien plus effrayant que celui du tonnerre.

— On dirait la fin du monde ! s’exclama Cerise en grelottant de tous ses membres.

Elle était toujours accrochée à moi et tremblait comme une feuille. En cet instant, je la trouvai des plus adorable, elle éveillait en moi un instinct protecteur.

— Avez-vous peur des orages ? lui demandai-je, soucieux de ce qu’elle pouvait éprouver.

— Parce que vous appelez ça un orage ? Moi j’aurai plutôt dit le déluge, sinon la fin du monde. On voit que vous n’avez jamais vu le film « 2012 » avec John Cusack !

Je ne voyais pas de quoi elle me parlait, et je résolu de lui frotter le dos en un geste qui, je l’espérais, apaiserait son angoisse.

Legolas me lança alors un regard pour savoir s’il pouvait, et j’acquiesçais en silence.

— Cerise, commença-t-il, que diriez-vous de nous rejoindre maintenant, Gimli et moi-même ?

— Dehors ? Tout de suite ? s’exclama-t-elle, mais…

— Allez-y, Melda heri, lui soufflai-je à l’oreille. Vous ne le regretterez pas, je vous l’assure, et il ne vous arrivera rien.

Puis avisant mon fils :

Je compte sur toi pour prendre soin d’elle et me la ramener entière, dis-je en Sindarin.

Bien sûr, père, vous savez bien que ce sera toujours le cas. Puis en commun : — Cerise, vous me suivez ?

Il lui tendit la main et je l’encourageai à aller avec lui.

— Amusez-vous bien, répondis-je.

Cerise alla vers Legolas tout en me lançant un regard interrogateur.

— Vous ne venez pas avec nous ? me demanda-t-elle.

Je secouai la tête.

— Non, j’ai des missives à lire.

Elle prit son manteau et rabattit sa capuche sur la tête avant de suivre Legolas dehors. Je regardai l’ouverture de la tente par laquelle l’orage battait son plein. Malgré la véhémence de Cerise à croire, et à ne pas croire, qu’elle était mon Elenna, cela n’enleva en rien la douce chaleur qui enhardissait mon cœur en cet instant. Qu’importe ce qu’elle croyait ou non, les faits parlaient d’eux même, n’est-ce pas ?

Je soupirai bruyamment.

Elle venait à peine de partir qu’elle me manquait déjà.

oO0Oo

Cerise

oO0Oo

C’est avec une certaine appréhension que je suivis Legolas, en sursautant presque à chaque fois qu’une immense détonation retentissait dans les couloirs de pierres que nous longions prudemment.

— Mais où-va-ton ? criai-je de toutes mes forces, espérant que Legolas m’entende à travers la pluie et le vent qui fouettaient violemment mon visage.

— On est bientôt arrivés ! hurla-t-il à son tour, la mine surexcitée.

Je ne l’avais jamais vu comme ça et c’était une expérience assez inédite. On aurait dit un gamin qui venait de découvrir le Père Noël perché dans sa cheminée. Je me demandai si un jour Thranduil avait été aussi expressif que son fils.

Bientôt, nous débouchâmes dans une espèce de petite crique qui protégeait de la pluie et du vent. Gimli était déjà tranquillement installé, buvant une chope, de bière très certainement, comme si de rien n’était, tout en poussant des hurlements joyeux. Je haussai un sourcil d’incompréhension. Mais pourquoi…

— Asseyez-vous à côté de moi, Cerise, m’appela-t-il quand il nous vit arriver vers lui.

Je m’empressai de lui obéir avant d’être rejointe par Legolas qui se posa à mes côtés.

— Voulez-vous de la bière, mes amis ? demanda Gimli en bon hôte qu’il était.

Mais quel drôle d’endroit pour passer sa soirée, pensai-je, étonnée.

— Je veux bien, Gimli, mais ce n’est pas le genre d’endroit approprié pour…

Un boucan de tous les diables me fit sursauter tandis que Legolas et Gimli poussaient des sifflements aigus en se tapant dans la main.

Je nageais dans une autre dimension. Je ne venais pas de voir réellement, Legolas et Gimli se comporter comme n’importe lesquels de mes potes lors d’une soirée rugby ou de beuverie.

— Cerise ! s’écria l’elfe, retournez-vous et regardez ! Je suis certain que ça va vous plaire.

Lentement, je fis ce qu’il me disait et je cru avoir une attaque cardiaque quand je vis au loin ce qui se passait.

— Putain de bordel, c’est…

— Incroyable n’est-ce pas ? répondit Gimli dans un ton joyeux.

— On dirait des Transformers en train de se battre, balbutiai-je, choquée par cette vision incroyable qui me collait à la rétine.

Deux géants de pierre, qui ressemblaient à s’y méprendre aux méchants de Transformers, les fameux Decepticons — Mais où était Optimus Prime pour sauver le monde et le « plutôt mignon » Shia Labeouf ? — étaient en train de s’envoyer des jets de gros cailloux, des rochers en fait, à tour de rôle. Quand l’un des géants n’arrivait pas à le rattraper, la pierre venait s’écraser dans un énorme fracas contre la montagne adverse. C’était…, je n’avais pas de mot pour décrire ça.

— Des géants de pierre ! s’exclama Gimli avec emphase. Mon père nous avait conté comment ils avaient assistés, d’un peu trop près, à cet échange pour le moins singulier. Ils ne sortent qu’en temps de duel d’orages.

— Votre père ? repris-je intriguée tandis que Gimli nous versait de la bière.

— Oui, mon père, Gloïn, quand il a rejoint la compagnie de Thorïn Oakenshield, ils sont passés par là jadis, et c’est lui qui m’a parlé des géants de pierre. Un spectacle à ne pas rater quand on vient dans le coin.

Sur ce, il trinqua bruyamment avec Legolas, et je vis les deux compères boire leur bière d’un trait avant que le nain ne les resserve instantanément.

C’était vraiment étrange de les regarder tous les deux, là comme ça, ils avaient l’air si proche et… désespérément célibataires. Et si finalement…

— Etes-vous gay tous les deux ? demandai-je à brûle pourpoint, le plus sérieusement du monde.

— Gay ? demanda Legolas qui reposa sa chope contre une roche en me fixant des yeux. — qu’est-ce que…

— Etes-vous amoureux l’un de l’autre ? repris-je plus rapidement.

Gimli failli s’étouffer avec sa bière et je vis Legolas devenir aussi blanc qu’un linge. Oh ! Oh ! Aurai-je touché juste ? Mon Gieu, si Legolas s’envoyait en l’air avec Gimli dans le dos de son père… Si Thranduil venait à l’apprendre, je n’étais pas sûr qu’il s’en remette… quoique, ça pourrait être drôle.

— Cerise, je vous assure que non, nous ne sommes…

— Gimli, le coupai-je, il n’y a aucun mal à me dire la vérité. Si vous aimez Legolas, vous n’avez pas à le cacher. Là d’où je viens, les hommes qui préfèrent les hommes ne sont plus montrés du doigt mais acceptés. Ils peuvent même se marier et crier leur amour éternel (c’est selon) à la face du monde. Vous n’avez pas à me cacher le désir que vous éprouvez l’un pour l’autre. Ce n’est pas sale vous savez ! Au contraire !

Les deux amis me fixaient d’un regard presque incrédule… Oh, si j’avais vu juste… je commençais déjà à trépigner !

— Cerise, il faut que vous compreniez, j’aime Gimli, commença Legolas, c’est l’une des plus belles et des plus surprenantes rencontre que j’ai eu l’occasion de faire au cours de ma très longue existence. Tout comme mon père, j’ai eu, à un moment, une aversion pour son peuple mais… je m’étais fourvoyé. — Legolas, se mit à rougir légèrement comme s’il avait eu honte de ça — Gimli est le compagnon le plus fidèle, l’ami que tout ami devrait avoir un jour dans sa vie. J’aime Gimli, Cerise, n’en doutez jamais mais… non, je ne suis indéniablement pas amoureux de lui. Et puis… — son sourire malicieux refit surface sur ses lèvres — je préfère vraiment des courbes plus douce et féminine à étreindre que le corps dur et sans relief de mon ami le nain.

Je clignai des yeux. Décidément cet elfe avait l’art de me couper la parole… comme son père cela dit, quand il était décidé à me faire de magnifiques envolées lyriques comme celle-là. Gimli, quant à lui, regardait vraiment Legolas avec des yeux empreints de tant de choses que j’en détournais un moment le regard, gênée. Cependant, Gimli, lui aussi avait son mot à dire et il était bien décidé à m’en faire part.

— Quant à moi Cerise, j’aime aussi cet elfe aussi perturbateur qu’impossible à gérer, mais il n’arrivera jamais à la cheville de la belle, de la magnifique et de l’incomparable Dame de Lórien !

Ses yeux se firent lointains et rêveurs et je compris que ce n’était pas juste un béguin ou une lubie, il était véritablement amoureux de la Dame Galadriel. Le pauvre… ça ne devait pas être facile à vivre tous les jours.

Nous continuâmes à boire, à rire et à discuter de tout et de rien, pendant que le match de foot version « géant de pierres » continuait de plus belle. Je leur parlais aussi un peu de mon monde, de tout ce qui me manquait et ne me manquait pas, la soirée passa très vite quand tout d’un coup, je me rendis compte que le silence était revenu depuis un moment. L’orage et la tempête avait cessé, laissant une petite bruine qui continuait à tomber sur la montagne.

Puis un frisson me parcourut le corps. J’étais fatiguée, je voulais dormir et j’avais encore un peu mal aux fesses. Je ne m’habituerais jamais à monter sur un canasson.

— Il est tard, lança Legolas en me voyant bâiller. Cerise, je vous raccompagne jusqu’à votre tente ?

— Merci, Legolas, dis-je, mais je peux rentrer toute seule.

Je ne souhaitais pas qu’il me suive car j’avais très envie de faire pipi et je ne me voyais pas lui demander de se retourner ni d’entendre quand j’allais… enfin, vous aviez compris.

— Non, j’insiste, je vais vous raccompagner, on ne sait jamais.

— S’il vous plait Legolas, je peux rentrer seule, je…

— Non Cerise, j’ai promis à mon père.

— J’ai envie de faire pipi ! m’exclamai-je, à bout d’argument et ne voulant pas tergiverser encore pendant des heures.

— Oh ! fût tout ce qu’il trouva à dire, et ce qui valut le rire le plus tonitruant que j’eus jamais entendu depuis… depuis les orages de tout à l’heure.

— Gimli ! s’exclama Legolas, ce n’est pas drôle.

— Ah, mais si ça l’est, commenta son ami puis revenant à moi : — Vous savez Cerise, les elfes ont toujours été assez pudibonds concernant les choses de la vie, comme si nous n’avions aucun besoin primaire. Nous sommes des êtres vivants après tout, et même les elfes ont besoin de se soulager la vessie et autre chose. Si vous voulez être tranquille, derrière ce rocher, il y a un petit coin où vous pourrez faire votre affaire en toute tranquillité. On ne vous verra pas et on ne vous entendra pas non plus ! termina-t-il en riant d’un rire gras et moqueur à l’attention de son ami l’elfe qui lui, ne savait plus où se mettre.

— Merci, dis-je en rougissant et en allant vers l’endroit que m’avais désigné Gimli d’un doigt.

Je pus faire ce que j’avais à faire sans que l’on me dérange, ce qui me soulagea grandement.

Le retour se fit dans un silence assez gênant mais je ne voulais pas qu’il y ait ce genre d’embarras entre nous. Gimli n’avait pas été très fin sur ce coup-là. Même moi, je n’aurai jamais osé… Quoique si, en fait. Je soupirai avant de ricaner bêtement.

— Je vous prie d’excuser l’attitude de Gimli, il aurait du faire preuve de plus de tact avec vous, dit finalement le fils de Thranduil. Il n’a pas l’habitude de la gente féminine… Et je crois qu’il a aussi un peu trop bu.

— Ne vous en faites pas Legolas, je ne vous en veux pas. Il fût un temps où je n’aurais pas mieux dit que Gimli et je n’aurais même pas eu l’excuse d’un peu trop d’alcool pour ça.

— Pardon ?

— Votre père ne vous en a peut-être jamais parlé, mais il y a encore peu, j’étais aussi subtil que Gimli et sans avoir bu.

— Je ne peux pas y croire, Cerise. Vous êtes …

Il ne savait plus quoi dire, et à la rougeur subite qui colorait ses joues, je compris qu’il était légèrement ivre. Comme quoi…

— Ah Legolas, je crains que vous ayez un peu trop bu vous aussi, me moquais-je, avant de voir que nous étions arrivé devant la tente de Thranduil.

Je me penchais vers lui pour déposer un baiser sur sa joue. Elle était aussi douce et veloutée que celle d’un bébé… Heum… Saleté d’elfe à la peau aussi parfaite que pour une pub de Neutrogena !

— Bonne nuit, beau gosse, soufflais-je amusée par la mine sérieuse qu’il affichait.

Quel kaima — Dormez-bien —, mellon nín, répondit-il avant de me quitter.

Je pénétrai sous la tente, m’attendant à trouver Thranduil endormi, mais pas du tout. Il était affalé sur le lit, un verre de vin à la main.

Je fus surprise de le trouver torse nu, sa tunique gisant à terre ainsi que le long gilet de brocard qu’il portait toujours quand il n’était pas en fonction. Fronçant les sourcils, je récupérai ses vêtements pour les mettre sur la malle. Il m’avait suivie des yeux sans rien dire. Au nombre de cadavres de carafes qui jonchaient le sol, je compris non sans tristesse qu’il s’était, une nouvelle fois, enivré jusqu’à l’inconscience. Ça lui était arrivé quelque fois quand nous étions encore à Eryn Lasgalen. J’avais compris que c’était une chose chez lui que je n’aimais pas voir. Ça me broyait le cœur de le retrouver dans cet état. Je n’aurais pas du le laisser tout seul pour aller m’amuser. Mes yeux se portèrent une nouvelle fois sur lui. Son torse glabre se soulevait au rythme de sa respiration. Il semblait totalement alangui et ses cheveux blonds s’étalaient sur ses oreillers en un large éventail doré. Même ainsi, il était superbe.

— A quoi pensez-vous Melda heri ? susurra-t-il avant d’essayer de porter à nouveau son verre à ses lèvres mais je fus plus rapide que lui — dans son état, ce n’était pas bien difficile. Je le lui arrachai des mains et je m’aperçu qu’il était déjà presque vide.

— Vous avez assez bu pour ce soir, Thranduil ! Ça suffit !

J’étais un peu furieuse contre lui qu’il se mette aussi minable. Ça ne lui allait pas.

Il se mit à rire, sa poitrine secouée par de multiples tremblements convulsifs. Vraiment, je n’aimais pas le voir comme ça. Son haleine était chargée en alcool et je dus prendre sur moi pour ne pas détourner la tête, dégoûtée.

— Vous êtes une vraie dragonne, ma petite femme chérie, souffla-t-il d’une voix terriblement sensuelle.

Ses prunelles pétillaient étrangement. Il était complètement torché ! A ce stade, ce n’était même plus de l’ivresse. J’étais atterrée et pourtant, il m’en fallait pour ressentir ce sentiment là.

Faisant fi de sa présence, je me débarrassai de mes affaires que j’avais sur le dos et je me retrouvai vite en culotte et soutien-gorge devant lui. Quand je croisai ses yeux, je compris qu’il avait envie de moi malgré la tonne d’alcool qu’il avait dû ingurgiter. Je me dépêchai de récupérer une chemise de nuit dans l’autre coffre qui contenait mes affaires personnelles.

Une fois prête pour la nuit, je revins vers le lit et vers lui. Ses pupilles dilatées, son regard dans le vague m’apprit qu’il était sur la voie du sommeil. C’est avec toute la délicatesse dont j’étais capable que je le mis sous le drap en faisant attention de ne pas lui faire de mal en l’y allongeant. Il se laissa faire et quand je voulus me positionner pour dormir à mon tour, il m’attira à lui et me déposa un baiser sur la tempe.

— Bonne nuit, Melleth nín*, me dit-il avant de repartir dans ce monde qui n’appartenait qu’à l’inconscience des elfes.

Je me redressai un peu avec l’envie sourde de lui caresser les cheveux. Il venait de m’appeler Melleth nín. Alors oui, j’étais nulle en Sindarin, mais j’avais lu assez de fics pour savoir ce que cela voulait dire. Pourquoi ? Et à qui pensait-il en disant cela ?

Le cœur battant la chamade, je fis glisser mes lèvres contre les siennes. Elles avaient encore le goût du vin qu’il avait bu plus tôt. Ça ne le réveilla même pas.

— Thranduil, soupirai-je… Si vous saviez à quel point j’ai besoin de vous… Je jure, non je me jure que vous finirez par m’aimer moi, et non ce fantôme du passé qui vous obsède tant. Je sais que ça peut paraître idiot, et peut-être mesquin de ma part mais, je ne serai pas seule à souffrir le jour de notre séparation et même après. Vous ne m’oublierez jamais, comme moi je ne vous oublierai jamais, Thranduil, grand roi des elfes…

Je lui caressai la joue avant de me rallonger dans le lit.

Au moment où j’allais sombrer dans l’inconscience, je sentis son bras m’étreindre à nouveau.

— Je suis impatient de voir cela, Cerise, murmura-t-il contre mon oreille.

J’écarquillai les yeux sous la surprise qu’il me causa. Il ne dormait pas et…

Il avait tout entendu !

A Suivre


Annotations

– min nildo : mon ami en Quenya

– Melda heri : dame bien aimée en Sindarin

– Melleth nín : mon amour en Sindarin

– Dans ce nouvel épisode, Cerise assiste à un combat épique. Comme certains l’auront sans doute constaté mais je reprends certaines rencontres qui ont eues lieu dans le roman « Le Hobbit ». Une sorte hommage.

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One comment

  • Thranduil qui se voile la face, bis repetita… pauvre grand roi des Elfes névrosé, terrifié par l’avenir et manquant singulièrement de confiance en lui… Sa conversation avec Legolas est intéressante à plusieurs niveaux. Thranduil est obligé d’admettre que son fils a soulevé la pierre qui cache la fourmilière, à savoir ce qu’il est advenu de la mère, de l’épouse, qui aurait dû revenir mais qui ne l’a pas fait. En tant qu’orphelin pour moitié, il est normal que Legolas espère que sa mère soit vivante quelque part, la possibilité d’une renaissance ou d’une réincarnation étant un espoir qu’on ne peut décemment pas négliger. Néanmoins, étant moins impliqué que son père et ayant un regard plus extérieur sur la situation, il doute que la petite bonne femme qu’il a ramassée un jour entre les griffes d’un Warg soit la réincarnation de sa génitrice. Il sent bien que quelque chose ne colle pas mais il ne peut nier les sentiments de son père et les raisons pour lesquelles ils ont évolué. Cela étant, le mystère reste entier et, pour l’un comme pour l’autre, c’est extrêmement dérangeant.

    Cerise, elle, sait parfaitement que toute cette histoire n’est qu’un gros délire. Elle sait qui elle est et elle est tout à fait certaine que dans son rêve, on l’appelle Elenwë, pas Elenna. Elle a pourtant du mal à faire entendre raison à Thranduil qui, du fait, préfère noyer ses questions existentielles dans l’alcool. En un sens, Cerise est bien plus équilibrée que lui. Elle a accepté tant bien que mal un avenir solitaire aux Havres-Gris et décide de profiter à fond de ce qu’elle a encore à sa disposition. Cette réaction est tout à fait saine et, dans le même temps… ça change de Mary-Sue qui chouine jusqu’à la déshydratation complète pour des raisons moins dramatiques XD. Elle fait preuve d’un sens pratique très intéressant en découvrant Thranduil au bord du coma éthylique, allant jusqu’à repousser le chagrin et le malaise que lui causent la situation (et le mot tendre, en plus, ce sacro-saint « melethnin »)… juste pour lui, parce qu’elle l’aime et qu’elle ne veut pas le laisser dans cet état. La toute fin du chapitre est très réussie… parce qu’on sent bien que Thranduil n’entend que ce qu’il a envie, même ivre-mort XD Et la perspective semble lui plaire, même si le contraire eût été étonnant dans le même temps…

    Un petit mot à propos du passage avec le combat des géants. Ce genre de scène fait du bien parce que la tension nerveuse causée par l’ensemble (faut pas croire, même si je connais la suite voire un peu plus que le lecteur lambda, ce suspens est assez éprouvant) retombe un peu. Legolas et Gimli devant les géants de pierre font penser à des mecs lambda qui regardent un match de foot et c’est très rigolo. La conversation qui suit est légère et agréable à lire (tant pis pour les fans de yaoi, vive le Gimli/Galadriel, moi je dis), et les interactions entre Cerise et mon nain préféré sont très drôles et parfaitement cocasse. Encore un coup de génie !

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