Lost In Tolkien

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Lost In Tolkien


Cerise


17H55.

J’avais encore cinq minutes devant moi avant de quitter mon travail pour rentrer à mon domicile. Difficile d’assumer mon boulot de secrétaire quand je ne rêvais que d’une chose : me pelotonner sous la couette pour lire mon livre fétiche du moment. Aaaaah ! Christian Grey ! Pourquoi mon patron ne te ressemble-t-il pas ?! J’aurais tout donné pour toi, même faire des heures supplémentaires non rémunérées s’il le fallait. Eh bien non, au lieu de cela, mon boss était un gros connard, excusez-moi du terme, aussi moche qu’obèse. Pffff, c’était bien ma veine ! Je devrais porter plainte contre l’auteur du livre pour nous faire miroiter le Saint Graal quand le monde du travail ne nous offrait au final qu’une coupe en plastique bon marché. Parfois, la vie se montrait vraiment très injuste.

Je levai les yeux vers l’horloge murale de mon bureau et… Ô joie ! Ô miracle ! Il était enfin l’heure de partir. Sans attendre plus longtemps, je fourrai mon kit de survie dans mon précieux sac qui contenait tout ce dont j’avais besoin – et qui était tout aussi inutile –, à savoir : mon roman de Fifty Shades, ma liseuse, mon Ipod, mon Smartphone, ma tablette tactile, ma trousse de maquillage, mes Tampax, quelques préservatifs – au cas où je rencontrerais enfin un Christian Grey potable et qui voudrait bien de moi… Oui bon j’étais encore un peu novice en la matière, mais je gageais qu’un beau milliardaire saurait remédier à ce léger problème, si tant est que le milliardaire en question n’ait pas plus de soixante ans – et tout un tas d’autres trucs vitaux à mes yeux.

Tandis que je courrai presque vers la sortie de l’immeuble abritant l’entreprise dans laquelle je travaillais, je croisai au passage une affiche publicitaire pour un film que j’avais adoré : Le Hobbit. Je soupirai en avisant le beau Legolas interprété de façon plutôt surréaliste par Orlando Bloom. Certes, je n’aimais pas ce que l’acteur avait fait de mon Legolas, mais à défaut de mieux on se contente de peu comme on dit. Je soupirai. J’étais complètement cinglée de fantasmer sur des personnages de fiction qui n’existaient même pas. Je suis folle du beau Legolas, la blonde attitude il n’y a que cela de vrai, à mon avis, surtout quand il s’agit d’elfes.

J’étais en train de cavaler comme une folle pour ne pas rater mon bus quand une voix m’interpella :

— Hé ! Cerise ! Tu as oublié ton parapluie !

La honte ultime.

J’eus envie de me pendre. Je me demandais parfois ce que mes parents avaient fumé le jour de ma naissance pour m’affubler d’un prénom pareil. Petite, je le détestais, mais depuis que la télévision nous abreuvait des pubs de l’assureur Groupama, j’avais carrément des pulsions meurtrières à l’encontre de mes géniteurs. Toute à mes sombres pensées, je laissai mon collègue de bureau courir vers moi pour me remettre le précieux objet. Habitant à Paris, sortir sans un parapluie relevait à la fois du suicide capillaire et vestimentaire, soyons honnêtes.

Je remerciai donc ce dernier d’un signe de tête avant de reprendre le chemin vers mon arrêt de bus. Comme j’étais la nana la plus chanceuse de l’univers, je vis ce dernier se pointer comme une fleur un peu plus loin et je n’eus même pas le temps de me demander si cela valait le coup de piquer un sprint pour l’attraper que quelque chose m’agrippa par le bas de mon manteau en forme de poncho. Surprise, je tournai la tête pour découvrir un vieux monsieur à l’odeur plus ou moins avinée qui me regardait les yeux exorbités.

— Vous allez faire un long voyage ! Vous serez perdue, vous retrouverez votre famille et ne reviendrez jamais ici ! glapit-il à mes oreilles, tout en postillonnant partout.

Beurk ! pensai-je avant de le planter là sans un mot. Non mais franchement… Cela dit, c’était une autre joie de la vie parisienne. Paris ne serait plus vraiment Paris sans son lot de surprises quotidiennes. Un peu dépitée tout de même que ce genre de tuile m’arrive maintenant, je décidai de rentrer à pied. J’habitais non loin du bois de Vincennes et quand il faisait encore jour, j’aimais bien couper par le parc. Certes, il faisait nuit et peut-être aurais-je dû m’en abstenir, mais sans savoir pourquoi, j’avais envie de passer par là. Parfois, certaines choses ne s’expliquaient pas. À mi-chemin dans le bois, j’eus l’impression que quelqu’un me suivait. Un peu apeurée, je tournai discrètement la tête pour découvrir que mon intuition n’était pas si mauvaise que cela. Oui, super Cerise pour une fois, ça n’aurait été pas mal que tu te plantes. Histoire de bien flipper un coup quoi. Bon sang, j’avais vraiment trop de chance ! Sentant la panique monter en moi à un niveau assez proche de la crise de nerfs, je pressai le pas. L’ombre en fit tout autant et lorsqu’elle passa sous un lampadaire, je reconnus le vieux clochard qui m’avait apostrophée un peu plus tôt. Sérieux, il me faisait incontestablement flipper avec sa tronche et bientôt, je me mis carrément à courir.

Je savais, ou du moins, je sentais que ma vie était en grave danger ! Alors je courus… Je courus comme si ma vie allait m’échapper et je me rendis compte que je m’étais vraiment égarée dans le bois. Il y faisait si sombre que j’en perdis vite le sens de l’orientation. Impossible de savoir par d’où j’étais venue, impossible de savoir par où repartir. La seule chose dont j’étais sûre, c’était qu’il fallait fuir, aussi loin que possible pour ne pas être rattrapée. Mon cœur me faisait mal à la poitrine tant je dépassais mes propres limites qui, il fallait l’avouer, n’étaient pas bien grandes. J’adorais le sport. J’étais le genre de fille qui ne raterait un match de rugby pour rien au monde… Devant ma télé ! Le sport, c’est le bien, surtout quand il s’agit de regarder ces beaux spécimens masculins qui courent sur le terrain, les muscles de leurs cuisses saillants de manière plus que sexy et hautement désirable. Mais, le propos n’était pas là, j’étais quand même en danger, bon sang, pas le moment de fantasmer sur de beaux mecs, même en pensée ! Avisant à droite et à gauche, plusieurs fois de suite, je sus avec exactitude que j’étais seule. Poussant un long soupir de soulagement, je m’adossai contre l’arbre le plus proche. J’avais un mal de chien à reprendre mon souffle. Peut-être que si je sortais vivante de là, il serait enfin temps que je m’abonne à cette salle de sport dont ma mère m’avait parlé la semaine dernière et dont elle n’arrêtait pas de vanter les mérites.

Lorsque je me sentis prête, je fermai les yeux quelques secondes, adressant une prière à tous les dieux et à toutes les divinités de la terre et de toutes religions confondues – je ne suis pas regardante, hein, je prends celui où celle qui voudra bien m’aider tout de suite – pour m’en sortir indemne. Une fois ma prière improvisée terminée, je rouvris les yeux, prête à reprendre mon chemin. Il faisait totalement nuit et il n’y avait pas de lumière dans les bois. C’était inadmissible vu tout ce que l’on payait en taxes, TVA et impôts divers, le maire de Paris aurait pu faire un effort pour les forêts et les bois de la ville.

Elenwë ! Eleeeeeenwëëëë !

Ah ! Non mais zut ! Voilà que je me mettais à entendre des voix, maintenant. Mais quel cauchemar ! Essayant de ne pas trébucher à chaque pas, je tentai tant bien que mal de voir où je posais les pieds et je ne vis pas le fou furieux juste derrière moi. Brutalement, il me poussa de toutes ses forces et je me sentis partir en avant pour finir par perdre l’équilibre et tomber dans un gouffre aussi noir et sans fond que je n’avais pas vu. Affolée, le cœur au bord des lèvres, je sus que ma dernière heure était arrivée ! Putain, pensais-je dégoûtée, je vais mourir alors que je suis encore vierge ! Ça c’est vraiment pas juste !

Puis ce fut le trou noir, mon cerveau ayant décidé qu’il ne valait mieux pas savoir ce que ça faisait de mourir.

oO§Oo

— Non ! Je ne veux pas mourir maintenant ! m’exclamai-je en me réveillant d’un coup.

Poussée comme sur un ressort, je m’assis sur mes fesses en haletant violemment.

— Mandieu ! Mais je suis en vie ?! dis-je d’une voix tremblante.

Mue par l’instinct, j’inspectai toutes les parties de mon corps. Je ne semblais a priori pas blessée. Bizarre, j’avais pourtant fait une chute assez sérieuse, il me semble. Me relevant tant bien que mal, je vis mon grand sac non loin de moi et me dépêchai de le récupérer. Mon précieux, pensai-je en le serrant dans mes bras, ma vie sans toi serait un calvaire sans précédent. Le remettant à mon épaule, je mis un moment à me rendre compte que le soleil était déjà bien haut dans le ciel. Comment avais-je pu dormir aussi longtemps ? À défaut d’avoir un dieu, j’avais sans doute une bonne étoile… mais tout de même, comment avais-je pu ne m’apercevoir de rien ou à tout le moins, pourquoi n’avais-je pas repris conscience plus tôt ? Mystère… « Et au cœur du mystère, il y a la meringue » comme dirait l’une de mes meilleures amies.

Une fois de plus, je fus vite perdue dans mes pensées et je ne vis pas que le chemin que j’empruntais dans le bois ne me conduisait certainement pas vers la sortie. Levant les yeux vers les cimes des arbres, je m’aperçus que de grosses toiles d’araignées s’étendaient un peu partout sur les feuillages à moitié morts. Beurk, que c’est dégoûtant. À croire que le garde forestier faisait mal son boulot. À moins que cela ne soit les restes d’une dernière soirée spéciale Halloween entre jeunes qui avait mal tourné. Non, parce que franchement, des toiles d’araignées de cette taille, ça n’existait pas … sauf dans Le Seigneur des Anneaux, Harry Potter ou bien encore La Désolation de Smaug. En repensant au troisième film, j’eus des frissons d’angoisse. J’avais détesté la scène avec les arachnides géants. En 3D, j’avais eu l’impression que leurs grosses pattes allaient sortir de l’écran pour m’attraper. Mandieu mais quelle horreur, et même la vue du beau Legolas ne m’avait pas fait changer d’avis sur la question. Pour moi, c’était juste immonde et cauchemardesque à souhait. Bon, je ne m’attendais pas à voir ce genre de choses me passer sous le nez ici, donc j’étais tranquille sur ce point. Nous étions après tout dans le monde normal et les marmottes ne mettaient pas le chocolat dans le papier d’alu comme à la télé. Trouvant le chemin long et ennuyeux, je décidais de sortir mon Ipod pour avoir un peu de compagnie. Tandis que je m’apprêtais à mettre les écouteurs à mes oreilles, un truc pointu et bien piquant me rentra dans les omoplates.

— Aie ! m’écriais-je avant de faire volte-face et…

Je me mis à ricaner. Non mais là j’étais en train de rêver, forcément. Vive les délires, youpi ! Devant moi se tenait un mec affublé d’une tenue médiévale, avec de longs cheveux noirs et deux oreilles pointues toutes choupinettes. Il me regardait en ayant l’air de se demander s’il allait me tuer maintenant ou attendre encore un peu. J’avoue qu’il était un peu flippant malgré sa tenue ridicule. Toutefois, je décidais d’entrer dans son jeu, si ça se trouve, j’étais tombée en plein festival d’Heroïc-Fantasy ou autre chose du même genre.

— Bonjour étranger, dis-je toujours en riant. Vous venez d’un festival dédié à la Fantasy où à Star Trek, peut-être ?

En guise de réponse, l’homme haussa un sourcil avant de pointer de nouveau sa flèche sur moi.

— Oh là, tout doux, dis-je en avisant la pointe qui semblait étrangement aiguisée pour une arme factice. Je ne suis pas une ennemie.

Toujours pas de réponse. Peut-être devrais-je lui montrer mon soutien et, à court d’idées, je lui fis le signe vulcain. Loin de le dérider, il semblait de plus en plus décidé à me transformer en passoire. Peut-être ne parlait-il pas non plus français. C’était bien ma chance, tout ça, tomber sur un cosplayer* sans doute étranger.

— Franchement, mon gars, entamai-je, sentant l’énervement me gagner, j’aimerais bien que vous me disiez quelque chose, car là vous commencez sérieusement à me faire flipper grave !

Toujours sans rien dire, il pointa son arme en l’air et tira. Wouaaaah, c’est qu’il était doué le bougre ! Un vrai Katniss en version… elfique ? Vulcanienne ? À peine avais-je eu le temps de formuler dans ma tête cette éventualité que j’entendis un affreux bruit digne d’un film d’horreur.

— C’était quoi ça ?! m’exclamais-je, un peu effrayée… non pas un peu, en fait.

Sur le point de me faire pipi dessus serait plus juste. Il faut dire aussi que ça commençait à me tirailler sérieusement. Avant que je ne puisse ajouter quoique ce soit, je sentis qu’on me prenait par la taille et je vis mon corps décoller brusquement du sol.

— Mais que ?! m’écriai-je, choquée par ce qui se passait autour de moi.

J’eus à peine le temps de tourner la tête qu’une espèce de grosse masse sombre se ruait sur moi et mon … Robin des Bois ? Qui avait lui aussi de belles oreilles pointues au demeurant. Donc non, ce n’était pas Robin des Bois.

— Non mais c’est quoi ce bordel de merde ?! criais-je, vulgaire à dessein, à qui voulait bien m’entendre… et me répondre.

C’est pourquoi je fus tout à fait surprise d’entendre mon sauveur émettre une phrase :

— Taisez-vous, petite idiote, vous allez nous faire remarquer.

Oh mon Gieu ! mais vous parlez vraiment ?! C’est un miracle ! lui répondis-je sarcastique.

C’est que j’en avais rien à faire de savoir si je nous faisais remarquer ou quoi. Fière de moi, je contemplai le lointain qui regorgeait d’araignées toutes plus grosses les unes que les autres. Je mis un sacré moment à accepter ce que je venais de voir, mais quand je compris enfin ce qu’étaient ces trucs tout moches qui nous pourchassaient, ce fut plus fort que moi* – et pourtant je détestais la console SEGA – je me mis à hurler à pleins poumons ! Plus fort encore que le jour où j’avais découvert l’attraction « Le Hourra » du parc d’Astérix et Obélix. Je hurlai sans discontinuité jusqu’à ce que mon sauveur et moi-même nous retrouvions dans une espèce de cave souterraine… et je hurlais, hurlais, hurlais – pas pour qu’elles reviennent, ça c’était clair.

BAM.

La gifle me fit vraiment très mal, mais eut pour mérite de me faire taire pour de bon.

— C’est bon, vous vous êtes enfin calmée ? me dis mon sauveur la mine soucieuse.

— Oui, oui, dis-je, ma voix tremblant légèrement.

— Bien, rétorqua l’homme dont je n’arrivais toujours pas à définir en quoi il était déguisé.

Il fallait que je lui pose la question. Tout ceci m’intriguait parfaitement.

— Mais dites-moi, repris-je, en quoi êtes-vous déguisé au juste ? Vous faites un cosplay* de quoi ?

L’homme me fixa comme si je lui parlais klingon* et je sentis poindre une affreuse migraine. Mes yeux me faisaient atrocement mal. C’était bien le moment, tiens.

— Je ne sais pas de quoi vous me parlez, Étrangère, mais j’ai pour ordre de vous emmener directement auprès de mon roi et souverain.

— Votre roi et souverain, répétai-je déjà fatiguée par les inepties que me racontait cet énergumène plein de suffisance. Parce qu’à y regarder de plus près, il semblait me prendre de haut et s’il y avait bien une chose que je détestais, c’était qu’on me toise de cette manière. Oui, bon, d’accord, je ne suis pas très grande, soit. Que je sois un peu bébête, je veux bien l’admettre, mais qu’on me prenne aussi ouvertement pour une idiote, alors là … ! Ça, ça ne passait pas du tout.

— Écoute mon gars, grondai-je en pointant mon doigt sur sa poitrine, si tu crois que tu me fais peur, tu te fourres le doigt dans l’œil !

Remontant de mon autre main la bretelle de mon grand sac qui commençait à tomber de mon épaule, je me redressais de toute ma taille, prête à quitter les lieux. Non mais oh ! Y a pas marqué « La Poste » sur ma gueule, hein. Je suis peut-être blonde, mais j’ai des limites à la connerie aussi. S’il voulait continuer à jouer à ce petit jeu, il irait le faire tout seul.

Je fis un pas… enfin je voulus le faire mais le salopiaud m’avait retenu d’une main ferme par le bras.

— Mais quoi ?! hurlai-je, laissez-moi partir ! Je veux rentrer chez moi ! Déjà que je suis en retard pour mon boulot aujourd’hui. Non mais franchement, c’est bien ma veine de tomber dans un merdier pareil !

Loin d’être offusqué par ma diatribe digne d’un charretier, il me traîna presque de force… Bon okay, vous pouvez enlever le presque, jusqu’à une grande salle en hauteur et découverte. Elle était agrémentée de piliers en forme de troncs entrelacés les uns aux autres où plusieurs hommes, habillés comme s’ils sortaient tout droit du film de Thor ou bien du Seigneur des Anneaux, montaient la garde devant un trône fait de grandes et grosses écorces d’arbre. J’avoue que l’énormité du machin me coupa la chique un moment. Ouvrant grand les yeux, je me mis à craindre soit d’être réellement morte, soit d’être évanouie et de faire le rêve le plus fou que la terre ait connu. Dans tous les cas, je fus heureuse de me rappeler que j’avais arrêté la beuh il y a quelques années de ça. Sans quoi j’aurais juré être en plein trip hallucinatoire. Bordel de merde, mais où est-ce que j’avais bien pu atterrir ?

Observant les environs, je me pris à penser que peut-être, je dis bien peut-être, j’avais posé les pieds dans un tournage de film et que le réalisateur manquant de figurants m’avait prise là par hasard… Mais en toute objectivité, ça ne collait pas des masses avec ce qui se passait devant moi. Non, je devais certainement rêver… ou être morte pour de bon.

Pendant que je tentais de démêler le vrai du faux, le réel de l’irréel, je n’entendis pas que quelqu’un s’était avancé vers moi. Sans doute n’aurais-je pas fait attention si mon sauveur qui me tenait toujours par le bras ne s’était pas incliné à son tour imitant les autres gardes présents dans la salle de cette immense caverne aux airs de conte féeriques.

Lye naa lle nai*, dit mon sauveur dans une langue que je n’avais jamais entendu ni d’Eve ni d’Adam… Quoique, ça me disait bien quelque chose mais…

— Qu’est-ce que vous racontez ? marmonnai-je. On ne vous a jamais dit que c’était malpoli de parler une autre langue en présence d’étrangers qui ne la comprennent pas ?

M’avisant, il me fit les gros yeux et me commanda silencieusement de me tourner et de me taire. Wouaaah, tout ça dans un seul regard, il était fortiche le gars, très expressif aussi.

C’est alors que je le vis. Il était là devant moi, incarnation même de perfection faite… heu, je dirais masculine mais au vu de la longueur de ses cheveux blonds presque argentés, j’avais des doutes. Quant à son visage, il était aussi lisse et parfait qu’une version photoshopée d’un mannequin apprêté pour une pub de cosmétiques. Autant de perfection était gênant, je devais bien l’avouer. Quant à la couronne de feuilles qu’il portait sur la tête, c’était un tantinet surfait et risible, mais pourquoi pas. Ce soi-disant souverain me toisa de la tête aux pieds comme si j’étais un déchet rapporté par un de ses gentils toutous, dont il ne savait quoi faire et aurait bien aimé se débarrasser d’un coup de botte bien placé. Manque de bol pour notre roi des cavernes, j’étais loin d’être une merde et la façon dont il me fixait en fronçant le nez me donna envie de lui donner un coup sur la tête… ou de cracher par terre voir s’il allait s’évanouir par tant d’irrespect de ma part. Je ricanai intérieurement. Ça aurait pu être marrant, n’empêche. Quel incroyable délire j’étais en train de vivre en tout cas ! J’étais surprise par tant d’imaginations de ma part.

On se regarda dans le blanc des yeux pendant un moment, nous affrontant du regard pour voir qui allait craquer le premier. J’étais forte à ce jeu et je perdais rarement. À bout, le prétendu roi se décida enfin à m’adresser la parole. Je souris de contentement. J’avais gagné cette manche. Lestement il s’avança vers moi, plus royal que jamais. J’avoue qu’il faisait son petit effet. Je faillis applaudir des deux mains et lui dire que son jeu d’acteur était excellent, mais il me coupa l’herbe sous le pied.

— Qui êtes-vous, Étrangère, et que faites-vous dans mon royaume ?

Heu… il se fiche de moi ou quoi là ? Il s’y croit juste à fond, sérieux ! Non mais il faut qu’il aille se faire soigner le gars !

À moins qu’il y ait réellement une caméra cachée qui était déjà en train de nous filmer ? Dans ce cas…

— Je suis un Petit Poney, commençai-je le plus ironiquement qu’il soit possible d’être en de pareilles circonstances. Je viens du royaume enchanté de Ponyland et j’ai perdu mon chemin sur la route Arc-En-Ciel.

Un troupeau d’anges passa avant que son cerveau n’assimile ce que je venais de lui dire. Je le vis arquer un sourcil avant de le voir les froncer tout à fait. Oh ! Oh ! Le grand blondinet avait enfin percuté. J’aurais dû vérifier ma montre pour voir combien de temps il avait mis pour comprendre que je me fichais un peu de sa gueule de beau gosse de pub télé à deux balles. Discrètement, j’en profitai aussi pour tenter de trouver les cameramen… Mais rien !

— Je n’aime pas votre esprit, me jeta-t-il, outré.

— Oh, c’est vrai ?! m’exclamai-je en me tenant la poitrine, comme si j’étais blessée dans mon amour propre.

Bien sûr, je me repris assez vite et le toisai à mon tour.

— Dommage, repris-je. En général, mon esprit a plutôt du succès… À moins que ce ne soit mon cul. J’avoue que je n’ai jamais fait attention.

Un des gardes qui m’avait entendue manqua de s’étouffer, ce qui me fit largement sourire. J’aimais quand mes répliques faisaient mouche. Cerise = 1 – Le Roi Blondinet = 0.

Le fameux roi, lui, s’approcha encore de moi et, lentement, il s’abaissa pour que nos visages soient à la même hauteur. Il semblait intrigué tout autant qu’il était courroucé. J’avoue que je n’y avais pas été de main morte, mais qu’y pouvais-je ? Dans de telles situations, aussi inextricables qu’inconfortables, j’avais tendance à privilégier l’attaque à la défense… et à dire beaucoup de conneries aussi. Mauvais plan sans doute vu la façon dont il me fixait. Ses yeux semblaient vouloir me transpercer et son visage s’était contracté sous la fureur évidente que mes propos lui avaient causée. Mauvais plan, Cerise, ça sent mauvais, tout ça.

— Comment osez-vous me parler de la sorte, misérable petite femelle humaine ?! Savez-vous à qui vous vous adressez, au moins ?

Il avait dit ça sans desserrer les dents et avec un tel snobisme que je commençai à me poser des questions à la fois sur ma santé mentale et sur ma santé tout court. Le grand blond à la couronne de feuilles — et non avec une chaussure noire* — avait vraiment l’air royal. Je pouvais sentir son courroux grimper sur ma peau en de longues vagues glacées qui remontèrent jusqu’à ma nuque et me firent frissonner de la tête aux pieds. Et si jamais j’étais vraiment… Non, non, non, ma fille, c’est impossible, arrête de divaguer ! Ça n’arrive que dans les fanfictions de fangirls en mal d’inspiration et de mecs.

Il renifla, méprisant, sentant très certainement ma peur parvenir jusqu’à lui. Je ne m’y attendais pas mais il me lança ce genre de sourire victorieux du type qui n’a plus qu’à se baisser pour ramasser la coupe du monde.

— Je suis Thranduil, fils d’Oropher et roi de la Forêt Noire, me jeta-t-il froidement au visage. Vous êtes sur mon territoire et vous osez vous promener ici sans m’en avoir demandé la permission préalablement !

Gloups. Je suis folle – à défaut d’être un Poisson.

Pourquoi avais-je cette froide impression qu’il me disait l’entière vérité ? Étais-je devenue folle ? Était-ce un rêve ? Je me pinçais brièvement le bras et au vu de la douleur que je ressentis, je pus me dire que non, je ne rêvais pas. Soudain, quelque chose de plus trivial et de plus primaire s’empara de moi. J’avais trop attendu en fait et là… j’allais avoir du mal à tenir plus longtemps. Pourquoi fallait-il que cela me prenne maintenant et de cette manière ? Le roi Thranduil, qui ne ressemblait assurément pas à Lee Pace, bien que j’avais adoré sa prestation dans le second volet du Hobbit, me regarda bizarrement, attendant sans doute que je m’aplatisse devant sa sérénissime personne. Seulement, là tout de suite, ça allait devoir attendre encore un peu.

— Heu…. Roi Thranduil, dis-je en dansant d’un pied sur l’autre…

Il se releva alors de toute sa hauteur, se méprenant très certainement sur la raison pour laquelle je me mettais à transpirer à très grosses gouttes.

— Vous vous rendez enfin compte de votre impertinence à notre égard, jeune fille, me dit-il froidement.

Bon sang ! Si c’était le vrai roi Thranduil, j’allais me taper la honte de ma vie, mais merde quoi je ne suis pas faite en porcelaine moi…

— Heu…. Non en fait…enfin si, mais là, tout de suite… faut que j’aille faire pipi sinon je crois que je vais faire dans ma culotte !

À Suivre


Annotations

* Cosplayer : Costume Player — est une personne qui aime se déguiser en personnage de série, manga etc…

* Sega, c’est plus fort que toi : était le slogan de la publicité pour cette console de jeu dans les années 1990.

* Cosplay : est le terme qui désigne ceux qui se déguisent (les cosplayers).

* Klingon : est la langue des Klingons, peuple imaginaire de la saga Star Trek, tout comme les Vulcains d’ailleurs.

* Lye naa lle nai : est une phrase en sindarin (langue des elfes gris — dit Sindar) qui signifie : « nous sommes à vos ordres. »

* Le Grand Blond avec une chaussure noire : est un film français de 1972 avec Pierre Richard dans le rôle principal.

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