La Femme qui venait d’Ailleurs

Thranduil by Fangwangllin

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La Femme qui venait d’Ailleurs


Cerise


Je sentis quelqu’un me secouer brutalement l’épaule, ce qui me réveilla en sursaut. Je me rendis compte que j’étais affalée à même le sol. J’ouvris les yeux pour voir qui avait osé me réveiller de la sorte quand je croisai le regard du capitaine de la garde : Finlenn, il me semble.

— Levez-vous, l’humaine, vous vous êtes assez reposée comme cela. Notre Roi vous réclame séance tenante !

Était-ce une mauvaise blague ? J’étais encore trop ensommeillée pour protester ou jeter une remarque sarcastique et pourtant, Dieu sait que cela me démangeait. Non, mais franchement, comme si passer autant de temps dans un cachot pouvait être reposant… Il m’avait bien regardée ? Je n’avais qu’une envie présentement, c’était de… Oh, non ! Pourquoi fallait-il que mon corps me trahisse de la sorte, et ce, à peine les yeux ouverts ?! me lamentais-je en mon for intérieur.

— Excusez-moi monsieur, mais est-ce qu’avant je peux aller au petit coin ? demandais-je le plus aimablement possible, mes joues prenant une belle teinte carmin.

J’avais décidé de retenir la leçon d’hier et d’écouter par la même occasion les sages conseils de Liamarë en étant la plus polie possible. Finlenn me regarda sans comprendre. Allons donc ! Ne connaissaient-ils pas les métaphores et autres figures de style celui-là ?! C’était bien ma veine.

— J’aimerais soulager ma vessie, repris-je un peu plus précipitamment, parce que cela commençait à devenir assez pressant.

Il me jaugea brièvement avant de hausser un sourcil, affichant par la même une expression teintée de mépris.

— Je vois, finit-il par répondre, l’air totalement ennuyé.

Je l’en détestai encore plus !

C’est alors qu’il me prit par le bras pour me relever sans douceur. D’horribles douleurs m’assaillirent dès que je fus debout. J’avais des courbatures partout. Finlenn, se moquant bien de savoir comment j’allais, m’emmena au même endroit que la veille. Pour la seconde fois, je décidai que la chaise percée n’était pas pour moi, je partis donc arroser les fleurs.

Pendant que je remontais mon sous-vêtement, je me mis à penser à toutes ces fanfictions que j’avais lues et dans lesquelles les besoins primaires des êtres humains n’étaient jamais évoqués ou si peu. Bon, cela dit, c’est sûr que c’était bien moins glamour… Je voyais clairement l’héroïne au moment fatidique, celui où le beau blond Legolas lui fait part de son amour immortel, lui demander de but en blanc : « Chéri, où sont les toilettes ici ? J’ai envie de faire la grosse commission et c’est très urgent ». Je faillis rire rien que d’imaginer la scène.

C’est vrai ça… Nous autres, humains, avons ce genre de besoins… Une idée aussi idiote que saugrenue vint alors parasiter mon cerveau un peu malade, il fallait quand même le dire. Et si les elfes n’étaient pas comme nous à ce niveau-là ? Je secouai la tête. N’importe quoi, Cerise ! Pendant que tu y es, tu ne voudrais pas non plus qu’ils fassent pipi du parfum Chanel et qu’ils chient des fleurs aussi ?! Non mais vraiment, parfois, j’avais vraiment l’esprit tordu !

Toute à mes délires, je ne vis pas que nos pas nous avaient emmenés droit vers une impressionnante porte aux motifs floraux plus que compliqués, et devant laquelle nous nous arrêtâmes. Finlenn frappa à cette dernière, sans doute impatient de terminer son ennuyeuse mission, c’est à dire m’emmener auprès de son Seigneur et Maître. Mandieu, j’allais revoir Thranduil et… étrangement, j’en étais aussi impatiente que terrifiée. Non que j’eus vraiment envie de le revoir après ce qu’il s’était passé la veille, mais je ne voyais pas pourquoi il voulait que je joue à la bonne à tout faire pour lui. J’étais certaine qu’il avait déjà assez de serviteurs pour ne pas s’encombrer d’une fille, en l’occurrence moi, qui n’avait jamais fait cela de sa vie.

Une fois que nous pénétrâmes dans ce qui était le bureau du roi, Finlenn m’abandonna à mon triste sort d’une simple courbette sans même m’adresser un regard. Thranduil, quant à lui, me tournait – comme à son habitude depuis que je le connaissais – le dos. Aujourd’hui, il avait revêtu un manteau d’intérieur – à ce que je devinais – rouge sombre qui lui descendait jusqu’aux chevilles. Il n’avait pas de couronne sur la tête. Je compris qu’il ne devait pas être encore apprêté de façon « officielle » , enfin le supposai-je encore parce qu’après tout, je n’y connaissais absolument rien. Toutefois, une chose me choqua : la longueur de ses cheveux. Ils étaient bien plus longs que dans le film, ils tombaient en une cascade, blond presque argenté, jusqu’au niveau des fesses. Je connais des filles qui auraient tué pour avoir une chevelure pareille. Ayant retenu la leçon d’hier, j’attendis que le monsieur décide de se retourner pour m’adresser la parole. Il mit un temps fou à le faire et je faillis m’endormir debout. J’étais tellement fatiguée que je dus faire des efforts monumentaux pour me rappeler que j’étais loin d’être dans mon élément. Il fallait que je me maîtrise un peu. Quand il fut enfin devant moi, je m’aperçus alors de ce qui se trouvait derrière lui… Bonté divine ! Mon sac !

— Avant de vous poser d’autres questions Mademoiselle, commença-t-il en guise de préambule, j’aimerais que vous répondiez avec franchise à celle-ci : Cerise est-il votre véritable prénom ?

Bon sang ! À chaque fois que je donnais mon prénom, on pensait à coup sûr que je me fichais de la tête des gens. Pourtant, de nos jours, s’appeler « Sac à Main » ou bien « Vagina » ne posait aucun problème. Cerise à côté avait presque des airs de prénom intellectuel. Mais sans doute qu’ici, mon pauvre prénom avait des connotations sales et perverses… Qu’en savais-je après tout ?

— Malheureusement pour moi, oui, je m’appelle bien Cerise, finis-je par répondre d’un air presque dramatique.

Autant mettre les formes, n’est-ce pas ?

Il eut un hochement de tête avant de prendre mon sac et de le poser sur une table qui se trouvait non loin de lui. Il me fit signe d’approcher. Je dus me museler la bouche pour ne pas hurler d’indignation. De quel droit avait-il osé toucher à mes affaires ?! Avisant derrière lui, je vis qu’il avait tout étalé sur une table. J’eus la certitude que de la vapeur devait sortir de mes oreilles tellement mon visage me chauffait. Thranduil, quant à lui, m’observait comme si une deuxième tête était en train de me sortir du cou.

— Très bien, reprit-il, inconscient des sentiments qui m’habitaient. Il prit avec précaution mon Smartphone d’une main qui se trouvait à côté de ma tablette, de mon Ipod, de mes deux romans en cours, et tout ce qui pouvait se trouver dedans encore. Portant l’appareil devant ses yeux inquisiteurs, il le regarda sous tous les angles. Je pouvais lire toute la curiosité que représentait cet objet pour lui.

— Qu’est-ce que ceci ? me questionna-t-il réellement intrigué.

— C’est mon Smartphone, répondis-je d’une petite voix tremblante.

— Votre quoi ?

Il commença à la secouer dans tous les sens. J’eus peur qu’il décide de le lancer contre le mur.

— Attendez, dis-je en m’approchant doucement de lui et en tendant la main pour le récupérer : puis-je ? demandais-je, le cœur battant.

Pourvu qu’il ne l’ait pas cassé ! Il y avait toute ma vie dans ce bout de ferraille et de disque dur. Il me fit un signe de tête positif. Je m’empressai alors de le récupérer et passai derrière la table pour me placer à ses côtés. Là, je lui montrai le fonctionnement de l’appareil. Je l’avais rechargé avant de partir du boulot, donc la batterie était encore pleine. Je me dépêchai de l’allumer et j’eus envie de rire devant l’expression médusée du roi qui regardait mon précieux comme s’il s’était agi de la plus grande des magies. Une fois que l’écran d’affichage fut allumé, je vis que je n’avais pas de réseau. Non sans déconner, ils n’ont pas encore la 4G en Terre du Milieu ?

— Et cette chose sert à quoi exactement ? me demanda-t-il d’un ton circonspect.

Je me tournai vers lui et ne pus m’empêcher de déglutir. Il était vraiment très proche de moi et c’est alors que je sentis comme une sorte de parfum émanant de son cou. Il sentait un peu comme le chèvrefeuille avec une pointe un peu plus acidulée. Je le humai discrètement. C’est qu’il sentait divinement bon ! Mais que m’arrivait-il, bon sang ? Ce n’était franchement pas le moment de commencer à me pâmer devant lui.

— Cette chose, c’est un téléphone et ça sert à appeler les gens quand on veut leur parler sans pouvoir être à côté d’eux, lui dis-je, ma voix tremblant toujours autant, mais plus pour les mêmes raisons.

Il fronça les sourcils.

— Montrez-moi comment cela marche, ordonna-t-il plus curieux que jamais.

— C’est que j’aurais bien aimé, mais vous ne captez pas en Terre du Milieu.

— Nous ne captons pas ? répéta-t-il, intrigué par ce mot.

J’avais envie de soupirer. Comment expliquer à quelqu’un qui ne connaissait rien à la technologie ce qu’était… la technologie, justement ? Au secours !

— Non, vous ne captez pas, parce que vous n’avez pas de réseaux. Ce sont des machines reliées à des antennes qui servent à transmettre les ondes envoyées par les portables.

Je voyais qu’il semblait perdu et cela dit, moi aussi donc je préférai clore le sujet tout de suite.

— Impossible d’appeler ici en fait. Ce téléphone ne servira pas à grand-chose de plus, terminai-je fataliste.

Loin d’être satisfait, Thranduil me désigna alors ma tablette.

— Et cela ? demanda-t-il.

— Une tablette tactile, déclarai-je fière de moi, c’est mon nouveau bébé rien qu’à moi, soupirai-je en caressant amoureusement les rebords de ma Galaxy Tab 3.

Thranduil semblait encore plus intrigué par ma réaction que par ledit objet.

— Votre bébé ? Comment est-ce possible ? me questionna-t-il surpris.

Il lui lança un coup d’œil étonné.

— Oui, dis-je. J’allumai alors la tablette et une fois que mon fond d’écran fut visible, j’émis un petit ricanement proche de l’hystérie. Dessus, on pouvait voir Tom Hiddleston en Loki, plus beau que jamais. J’avais eu ma période Thor et The Avengers, il y a quelques mois et Loki me faisait toujours de l’effet… même perdue en pleine Terre du Milieu avec un elfe superbe à mon côté, plus dépassé que tout. D’un coup de doigt assuré, j’ouvris une application au hasard. Il s’agissait du dernier jeu à la mode : Candy Crush Saga… Malheureusement, n’ayant pas de réseaux, je pouvais toujours me brosser pour pouvoir y jouer via mon profil Facebook. Déçue, je la fermai dans un soupir contrit.

— Désolée, mais je ne vais pas pouvoir vous faire la moindre démonstration ici, car vous n’avez pas internet non plus, déclarai-je dépitée.

Je vis Thranduil se redresser et croiser ses mains derrière son dos.

— Internet ?

Ah non, je n’étais pas sortie de l’auberge s’il fallait en plus que je lui définisse ce qu’était le net.

— C’est un peu le même principe que pour le téléphone, bredouillai-je embarrassée.

— En somme, vos objets n’ont aucune utilité.

Je faillis lui rétorquer que non, mais il fallait avouer qu’en Terre du Milieu, ça ne valait pas un clou.

— Oui, voilà, c’est ça, ici ça ne vaut rien.

— Un peu comme vous, finalement, marmonna-t-il dans sa barbe.

Je faillis lui dévoiler le fond de ma pensée, mais il me coupa la chique en me présentant devant les yeux…

— Mais ce sont mes tampons hygiéniques ?! m’exclamai-je, outrée. De quel droit avez-vous… Cela ne se fait pas ! hurlai-je totalement confuse et hors de moi.

Cet elfe n’avait-il donc aucune correction ?

— À quoi est-ce que cela sert exactement ? me demanda-t-il intrigué et faisant fi de mes sentiments.

— Vous n’avez pas envie de savoir, fis-je avec raideur.

— Dites-le moi quand même, insista-t-il.

Furieuse et sentant la honte m’envahir une nouvelle fois, je croisai les bras sur ma poitrine. Après tout, s’il voulait savoir, c’était lui qui demandait, n’est-ce pas ? Prenant sur moi, je décidai de lui répondre franchement :

— Les Tampons sont des protections hygiéniques quand on a nos règles.

— Vos quoi ?

Oh pitié non, ne me dites pas que je vais devoir aussi faire un cours sur l’anatomie et la reproduction humaine. Mais qu’ai-je fait pour mériter d’en arriver là ?!

Soupirant, je pris mon courage à deux mains. Très bien, il l’aura voulu.

— Tous les vingt-huit jours du mois, nous les femmes, quand nous n’attendons pas de bébé, nous saignons. Pour éviter de répandre du sang partout autour de nous et parce que, avouons-le, c’est un peu crade, nous avons le choix entre des serviettes hygiéniques ou des TAMPONS. Et avant que vous ne me le demandiez, le tampon se met dans le VAGIN, vous savez l’intimité féminine et là, il se gorge du sang de nos menstruations et on le change au minimum tous les quatre heures. Mandieu la honte !

J’avais débité tout cela d’un seul trait et je faillis sourire quand je vis l’expression monofaciale de Thranduil qui mit un petit moment à assimiler tout ce que je venais de lui dire. Bien fait pour lui ! On ne demande pas ce genre de chose à une dame !

— Ainsi donc les femelles humaines ont leurs lunes tous les mois ? Chez les elfines cela n’arrive en général qu’une fois par an.

Cette fois, c’est moi qui devais tirer une de ses têtes parce que le Thranduil me lança un sourire de compassion.

— Une fois par an ? Vous êtes sérieux ?!

— Oui, nous n’avons pas besoin de nous reproduire comme des lapins pour assurer notre lignage, car comme vous le savez, les elfes sont immortels. De plus, nous préférons avoir nos enfants en temps de paix. Cela dit, nous ne devrions pas avoir ce genre de conversation, c’est parfaitement indécent, me réprimanda-t-il d’un ton sec.

Je poussai un petit couinement outré. De quel droit me parlait-il sur ce ton ? Ce mec méritait des baffes. Non mais, qui avait tenu à savoir à quoi pouvait servir mes tampons ? Cette conversation relevait franchement du n’importe quoi. C’était carrément surréaliste. Je le vis alors délaisser mes affaires un peu personnelles pour regarder les couvertures de mes deux livres. Il semblait méditer quelque chose puis il les prit pour les ranger dans le sac ainsi que tout le reste. Je poussai alors un soupir de soulagement. La torture allait donc s’arrêter là ?

— Vous pouvez disposer Cerise, me dit-il en me tendant mon énorme sac. Allez dans votre chambre. Liamarë vous apportera votre déjeuner.

— Merci, lui dis-je, mais… J’hésitais à lui poser la question, et puis, après tout, je n’en étais plus à cela près. Avez-vous du café en Terre du Milieu ?

Il me dévisagea un instant.

— Du café ?

— À voir votre tête, je dois en déduire que non et avant que vous me le demandiez, le café est une boisson noire, amère, que je prends tous les matins pour bien me réveiller.

— Je sais ce que c’est, répliqua-t-il. Mais, non, nous n’avons pas de… café ici, déclara-t-il en insistant bien sur le mot, comme s’il n’avait pas l’habitude de le prononcer.

Puis, il se détourna brutalement de moi, me signifiant ainsi que notre entretien était terminé. Je refermai la porte lorsque je l’entendis clairement me dire :

— Vous n’êtes pas de la Terre du Milieu, Cerise.

Non, sans déconner, tu crois ? pensai-je tout en secouant la tête d’un air contrit. Une fois à l’extérieur des appartements privés du roi, je partis en direction de la chambre que Sa Sérénissime Majestueuseté avait eu la générosité absolue de me prêter.


Thranduil


Je l’entendis refermer doucement la porte sur mes dernières paroles. C’était un constat, cette humaine ne venait absolument pas de notre monde. Sa façon de parler, de regarder les gens avec affront, d’être aussi ignorante de tout et inconcevablement têtue.

Hier, elle avait été d’une telle insolence à notre égard que j’avais dû me résoudre à l’enfermer pour son propre bien. Tamril avait eu des raisons tout à fait valables d’être aussi furieux contre elle. Par contre, Liamarë l’avait tout de suite prise sous son aile. Bien que j’eusse ordonné à ce qu’elle ne mange rien hier soir, afin de pouvoir méditer sur sa façon d’agir, Liamarë avait outrepassé mes ordres pour lui ramener du Lembas. Finalement, ce n’était pas plus mal, cette jeune fille avait besoin de repos et il était assez difficile pour les humains de dormir le ventre vide, avais-je appris bien des années plus tôt.

La nuit dernière, après avoir fait le bilan de la journée avec Finlenn, mes pas m’avaient emmené dans les souterrains où se trouvaient les cellules hautes. Mû par la curiosité, je m’étais approché de l’endroit où était enfermée l’humaine. Elle dormait à poings fermés par terre, comme si le manque de confort ne la dérangeait absolument pas. C’était fascinant. Endormie, ses traits étaient bien plus relâchés et lui conféraient une beauté presque enfantine. Me trouvant ridicule à observer cette petite en train de dormir comme s’il s’était agi d’un animal de compagnie, j’étais remonté pour me diriger vers la chambre que je lui avais accordée. Elle disait venir d’ailleurs et avait avec elle une énorme sacoche. J’avais eu envie de savoir ce qu’elle contenait, peut-être alors en aurais-je appris davantage sur elle ? Une fois que j’avais récupéré le sac fait d’une drôle de matière, j’étais reparti avec dans mes appartements pour découvrir à qui j’avais affaire.

Mal m’en avait pris, car hélas, l’intérieur de sa besace ne m’apporta que plus de confusion. Par tous les Valar, qui était-elle et de quelle étrange contrée venait-elle ? Intrigué, je l’avais vidé sur ma couche et j’avais vite déchanté par tout ce qu’il contenait. Cependant, je m’étais permis de feuilleter un de ses livres écrits en langue commune et je l’avais relâché aussi vite que s’il m’avait brûlé les mains. C’était impensable qu’une jeune personne puisse avoir ce genre de lecture aussi dépravée et perverse. En des milliers d’années d’existence, je savais fort bien que l’humanité ne s’était pas reproduite par magie, les elfes, eux aussi, ont une sexualité, mais voir étalé ce ramassis de cochonneries mal écrit sur du parchemin aussi finement travaillé me stupéfia totalement. Les choses de l’amour étaient un art pratiqué avec le respect de son partenaire, son âme sœur. Les elfes, la plupart du temps, ne pratiquaient l’acte d’amour qu’avec l’être aimé. Pour ma part, ma défunte épouse – bien que sa présence me manque plus que tout au monde et que son absence ait laissé un vide incommensurable en mon cœur– n’était pas la seule partenaire que j’eus après elle. J’aurais aimé qu’elle soit l’unique, mais malheureusement, le destin et les Valar en avaient décidé autrement en me l’enlevant de cette terre. J’avais décidé de me venger en outrepassant les mœurs et les textes sacrés de mon peuple. Un véritable parjure qui m’emplissait tout autant d’insolence que de colère.

Revenant à ce qui se trouvait sous mes yeux, j’avais regardé une nouvelle fois le reste de ces choses qui parsemaient mon lit avec perplexité. Comprenant que je n’en saurais pas plus, j’avais décidé de la convoquer ici pour qu’elle puisse m’expliquer elle-même à quoi tout cela pouvait bien lui servir. Et maintenant ? Cette Cerise venait de quitter ma chambre me laissant encore plus de questions que je n’avais obtenu de réponses. Dire à quel point je me sentais frustré était un euphémisme. J’avais demandé à Liamarë de lui expliquer ce que j’attendais d’elle cette fois-ci. Cerise deviendrait une de mes servantes personnelles. Je n’avais pas particulièrement besoin d’elle, mais j’avais peur qu’elle ne puisse totalement s’intégrer au reste de notre maisonnée, de plus, j’étais curieux d’elle et je préférais la garder pour moi un certain temps. J’étais égoïste, c’était un fait et totalement mon droit.

Oubliant l’humaine un moment, je décidai de me focaliser sur la missive que j’avais reçue quelques heures plus tôt. Elle provenait de Legolas, mon unique enfant. Lui et son ami le nain – j’avais encore du mal à accepter que mon fils ait pour compagnon un de ces êtres primitifs et barbares – se rendaient en Ithilien pour féliciter le roi du Gondor et son épouse qui attendaient leur premier enfant. Je me souvins alors du temps où Elenna et moi-même fomentions l’idée de donner un petit frère ou une petite sœur à Legolas. L’occasion ne s’était jamais présentée et elle était morte. Depuis, j’avais reporté toute mon affection sur mon fils qui me rendait si fier. Seule ombre au tableau, son célibat qui parfois me désespérait au-delà des mots. Bien sûr, une partie de moi avait toujours peur qu’avec son amour des hommes, il ne finisse par donner son cœur immortel à une humaine, mais le voir seul et si désespéré – car il fallait bien être désespéré pour s’enticher de la compagnie d’un nain – me rendait immensément triste.

Décidé à chasser la morosité qui commençait lentement à étreindre mon cœur déjà bien rempli d’amertume, je sortis de mes appartements et pris la direction de la salle du trône, quand je fus interpellé par Maeiell. Celle-ci semblait fort préoccupée. Elle me fit une révérence guindée avant d’attendre que je ne lui adresse la parole.

— Que nous vaut le plaisir de votre présence en ces lieux, en ce beau matin ? lui demandai-je poliment d’une voix mesurée.

— Des murmures nous ont appris la présence d’une étrangère parmi nous, me répondit-elle en me fixant plus longtemps que la bienséance ne l’exigeait.

Je penchai la tête sur le côté tout en l’avisant lentement.

Maeiell avait l’allure d’une elfine douce et aimante, mais je savais que c’était aussi une femme qui aimait le pouvoir et le confort. Elle savait comment obtenir ce qu’elle désirait, ne se laissait pas marcher sur les pieds et pouvait être aussi mordante qu’un serpent. Cependant, j’avais reconnu, il y a bien longtemps, qu’elle pouvait se montrer fort indispensable en certains lieux et certaines circonstances. Aucun haut-elfe ne me pardonnerait cet affront fait à des millénaires de traditions, mais je n’en avais cure. Mandos gardait en otage ma bien-aimée, en prenant une maîtresse, je me vengeais à ma façon… En quelque sorte.

— Effectivement, lui répondis-je. Notre royaume compte un invité qui pourra, si nécessaire, devenir un membre à part entière de notre palais si j’en ressens le désir.

Je la vis froncer les sourcils. Elle savait que je n’accepterais pas d’ingérence de sa part. J’attendis donc qu’elle prenne congé de nous.

— Je vois, dit-elle, merci de m’avoir accordé un peu de votre temps, Votre Majesté.

Je la vis s’incliner doucement puis se relever tout en me fixant de manière lascive. Je la regardai partir avant d’aller m’asseoir. D’autres affaires plus urgentes m’attendaient aujourd’hui. J’espérais que ma dernière lettre soit arrivée sans heurt au royaume de Lothlórien. Les araignées restaient notre principal souci ici à Mirkwood et j’espérais vraiment me débarrasser de ces immondes bêtes avant que je me décide à partir pour Valinor.


Cerise


La vie au royaume de Mirkwood était aussi monotone et ennuyeuse que lorsque je me retrouvais en réunion de travail. C’était terrible de penser ça, mais c’était l’entière vérité. Les gens semblaient vivre au ralenti. Franchement, j’avais plutôt l’impression de m’être retrouvée dans un hospice pour vieux où les vieux (justement) avaient tous l’air très jeune. C’était déstabilisant, mais aussi quelque peu flippant. Vivre dans un monde sans café, sans technologie et où seul l’ennui semblait être la joie de tout un chacun. Pitié, Seigneur, toi là-haut, qui te fiche de moi comme d’une guigne, je veux rentrer chez moi ! La Terre du Milieu, ça va faire quoi, presque deux semaines que j’y suis – oui déjà deux semaines ! – et je trouve ça chiant ! Ça craint du boudin, tout ça.

Oh, bien sûr j’étais devenue la servante personnelle de Sa Sérénissime Seigneurie Thranduil et c’était le travail le plus tranquille qu’il m’ait été donné d’avoir. J’avais craint au départ qu’il n’en profite pour me chercher des poux ou bien pour me faire tourner en bourrique, mais même pas. C’était comme si j’avais intégré le paysage et qu’il avait oublié qui j’étais et d’où je venais. Liamarë me secondait dans mes tâches, mais je la soupçonnais surtout de m’avoir à l’œil. Cela dit, servir du vin ou apporter les repas du roi n’était pas non plus le boulot le plus compliqué de la planète. La plupart du temps, j’étais libre et j’avais pu finir avec délectation mes deux romans. Le second, « La Soumise » m’avait échauffé les sangs comme jamais et bon… Il fallait aussi dire que les elfes étaient tous plus ou moins pas mal, par ici. Un véritable paradis pour fangirl en manque de beaux mâles.

Je m’étais un peu rapprochée de l’un des gardes, Tamril. Incroyable, vu la façon dont nos rapports avaient commencé, mais on s’entendait bien, lui et moi. Il m’emmenait me promener aux abords du palais quand il n’y avait pas trop de danger et c’était alors l’occasion de nous raconter nos vies. La mienne, quoique bien plus courte que la sienne – j’avais appris que Tamril allait sur ses trois-mille-cent-cinquante ans – lui était inédite et carrément fantastique. Oui, on s’entendait vraiment bien et parfois je le soupçonnais de nourrir envers moi autre chose que de la simple curiosité, mais je me trompais sans doute. Quoique, avoir une aventure avec un elfe aussi sympathique ne m’aurait pas déplu.

Tandis que je revenais en direction du palais après qu’il soit parti avec l’un de ses collègues, je vis Liamarë qui courrait vers moi.

— Cerise, dépêche-toi de rentrer ! m’avertit-elle la mine préoccupée.

— Qu’est-ce qu’il se passe ? lui demandai-je pas rassurée du tout.

Avais-je encore commis un impair ?

— Ce sont les araignées, apparemment une nouvelle colonie s’est installée non loin du palais. Notre Roi a décidé de fermer les portes jusqu’à nouvel ordre tant qu’elles n’auront pas été toutes détruites.

Chouette, de l’action, pensais-je en levant les yeux au ciel. Non mais sans déconner, quoi… Il y a des fangirls qui courent l’aventure au galop en compagnie d’une communauté à croquer et moi, je me retrouve à devoir m’enfermer dans un palais à cause de stupides araignées géantes. Et pas l’ombre d’un Legolas en vue. C’était déprimant tout cela.

Liamarë et moi nous dépêchâmes de rentrer avant que les gardes ne ferment les portes. Le soleil venait à peine de se coucher. Il ne devait même pas être 17 heures, c’était très déstabilisant de vivre un peu comme les poules. Je me pris à comparer le royaume de Mirkwood à une basse-cour, ce qui me fit rire presque à gorge déployée. Oui j’étais comme ça, moi, je savais me faire rire toute seule… Tout cela parce que je m’ennuyais comme une âme en peine. Sur le chemin, je croisai une elfe à la beauté renversante, grande aussi brune que j’étais blonde, et elle ne semblait pas très contente, voire pas du tout même. Je haussai un sourcil, surprise, car je me rendis compte qu’elle se dirigeait vers moi.

— Toi, l’humaine ! me jeta-t-elle en s’arrêtant devant moi et en mettant les poings sur ses hanches à peine dessinées sous sa robe fluide. Le roi Thranduil te réclame dans ses appartements pour le dîner, termina-t-elle en crachant presque les derniers mots.

Je compris très vite pourquoi elle semblait me détester… Maeiell, car c’était son prénom, était celle qui était chargée de s’occuper des repas de leur roi. Un immense honneur que beaucoup d’elfes sylvestres auraient rêvé d’obtenir. Personnellement, devoir servir Thranduil à table… bof, quoi… Ce n’était pas le but ultime de ma vie, mais alors pas du tout, j’aspirais à des desseins un peu plus haut de gamme quand même… Comme retourner chez moi par exemple, gagner au loto, devenir riche , épouser Tom Hiddleston ou Richard Armitage, par exemple ! Mais non, ce soir, je devais servir le repas d’un elfe blond aussi froid et piquant que la glace de mon congélateur. Quelle chance, songeai-je avec amertume ! Je me demandais vaguement si quelques elfes étaient aussi promus à admirer le Saint roi déféquer le matin avant de faire ses ablutions. Rien que d’y penser, cela m’en retourna l’estomac !

— Merci Maeiell, jetai-je froidement. Dois-je m’y rendre maintenant, où puis-je faire un brin de toilette avant ?

Elle me toisa de la tête aux pieds, un sourire malveillant sur le visage. J’ignorais ce que je lui avais fait, mais je savais une chose, c’est qu’elle ne m’aimait absolument pas.

— Tu pourras t’en passer, me répondit-elle durement, que tu le fasses ou pas, de toute façon, on ne verra pas trop la différence.

— Super, merci pour ta franchise, lui lançai-je, lui faisant par la même occasion une grimace immature, avant de la planter là.

Pour qui elle se prenait celle-là ? Sérieusement, elle n’était pas la reine mère quand même ! Ne l’écoutant pas, je décidai tout de même de passer par ma chambre pour me rafraîchir un peu et me changer. Comme je n’étais pas réquisitionnée pour apporter le repas, cela me laissait un peu de marge. J’étais en train de retirer ma robe quand on frappa à la porte. Je n’eus pas le temps de dire quoique ce soit que je me retrouvais face à Tamril qui devint écarlate, le pauvre. J’aurais ri si moi-même je n’avais pas été gênée par cette situation.

— Je… je m’excuse, bégaya-t-il avant de sortir en claquant la porte.

Embarrassée, je pris une autre robe, que j’enfilais rapidement avant de donner un bon coup de brosse à mes cheveux. Quand je sortis, je vis que Tamril m’attendait non loin.

— Qu’y a-t-il ? lui demandai-je tentant d’oublier l’incident.

Il me fixa de manière très intense et je pouvais voir que ses oreilles avaient pris une teinte qui virait presque à l’écarlate. Je n’étais pas la seule à être gênée, tant mieux.

— J’étais simplement venu vous dire que j’avais apprécié nos promenades et qu’elles allaient me manquer, mais… que si vous le vouliez, nous pourrions nous retrouver pour bavarder sur l’esplanade centrale en soirée après les repas.

— Bien-sûr, répondis-je en souriant. De toute façon, je n’avais plus rien à lire le soir et, mis à part me coucher tôt, je ne pouvais pas faire grand chose.

— Je vous accompagne jusqu’aux cuisines ? me proposa-t-il gentiment et pleins d’espoir.

— Cela ne va pas être possible, rétorquais-je, la mine sombre. Le roi Thranduil me veut à ses côtés pour lui servir le repas et je dois y aller maintenant.

— Mais pourquoi vous ? s’étonna Tamril, d’habitude c’est à Maeiell que revient cet honneur.

— Qu’est-ce que j’en sais ? dis-je en haussant les épaules d’un air fataliste. Sans doute me convoque-t-il pour me faire de nouvelles remontrances.

— Lui avez-vous été désagréable ces derniers jours ? me questionna-t-il la mine sombre.

— Non, pas que je sache, vu que je ne l’ai pas revu depuis un moment.

— S’il vous plaît Cerise, me dit Tamril en prenant mes mains dans les siennes. Soyez sage et ne dites rien de plus que ce qu’il veut entendre.

Je rêve où il était en train de me faire la leçon ? pensai-je sidérée.

— J’essaierai, lui rétorquai-je en soupirant, mais ce n’est pas dit que j’y arrive !

— Cerise ! me tança-t-il.

— Oui, oui, j’ai compris, mon commandant !

Et je lui faussai compagnie avant qu’il n’ajoute quoique ce soit d’autre, du style : fais attention quand tu traverses, Cerise, surtout ne réponds pas quand un étranger te parle, Cerise… Bref, cet elfe avait la fâcheuse manie de se prendre pour ma mère et de me vexer par la même occasion.

Quand je fus devant la porte royale avec un grand R, je me repris à deux fois avant de frapper. J’attendis quelques secondes avant d’entendre clairement un « Vous pouvez entrer ».

Tandis que je pénétrais dans la pièce, je fus un peu surprise de croiser Maeiell qui en sortait. Elle semblait de très bonne humeur – en tout cas, plus que lorsque je l’avais vue en fin d’après-midi – et elle me fit même un vrai sourire. Waouh, il allait pleuvoir des grenouilles congelées sur la Terre du Milieu demain matin !

— Cerise, venez ici, me somma le roi Thranduil.

La table était dressée, mais l’elfe royal se tenait près d’une espèce de fenêtre sans vitre qui donnait sur son jardin personnel. Il semblait mécontent. Si j’en étais la responsable, je ne voyais pas en quoi j’avais pu le mettre en colère. Toutefois, je fis ce qu’il me demandait et j’attendis.

L’attente fut longue et extrêmement mortelle. Il me jaugeait froidement, sa bouche n’était plus qu’une fine ligne de mépris. Je dus attendre qu’il se décide enfin à dire quelque chose, car bien sur leur foutu protocole à la noix exigeait que ce soit le roi qui débuta une conversion, l’inverse était un affront qui pouvait être sanctionné par la peine de mort. Rien que cela. Qu’est-ce que je détestais cette époque. Il n’empêche la tout de suite, il me fichait un peu les jetons.

— Je vous offre mon hospitalité Cerise, je vous ouvre les portes de mon palais et vous osez y mettre la discorde, commença-t-il d’une voix tendue.

— Pardon ? protestai-je incrédule.

— Je ne vous ai pas donné la permission de parler, il me semble, continua-t-il tout aussi froidement.

Ses yeux, telles deux billes de glaces, me transpercèrent de la tête aux pieds. Bon j’allais compter jusqu’à trois avant de fuir, quand il se pencha vers moi.

— De quel droit avez-vous osé séduire le bras droit du capitaine de notre garde ? grogna-t-il furieux.

Plaît-il ? Mais de quoi est-ce qu’il me parlait ? Moi séduire qui ? Ah, j’étais vraiment tombée chez les fous ! Ah ! Elle est belle ma quête, n’est-ce pas ?! Foutue quête ratée oui, où l’on m’accuse de séduction et puis quoi encore ? Toutefois, si j’étais honnête avec moi-même, cette accusation me mettait aussi du baume au cœur. Parce que… Jusqu’à preuve du contraire, je n’avais jamais séduit personne de ma vie !

À Suivre


Annotations

* Maeiell : anciennement Tintallë. Pourquoi ai-je changé son nom ? C’est très simple. Tintallë est un des noms donnés à la grande Varda Elbereth, Valie de son état et femme de Manwë Sulimo. Connaissant l’histoire de la Terre du Milieu et du 1er âge, entre autres, il m’était bien difficile de le lui laisser. Cela aurait été un affront à celle que les elfes considèrent comme une déesse.

* Cerise a eu l’une des confrontations les plus dures (selon moi) et des plus drôles avec le grand roi des elfes gris. Devoir expliquer des objets du 21e siècle… C’était vraiment marrant et excitant à écrire.

* Les elfes et la sexualité : voilà un sujet assez épineux. Dans les fics, ils sont soient obsédés du cul, soient aussi chaste que des moines. Pour ma part, je pense qu’il faut plutôt voir un juste milieu. Les elfes pratiques le sexe (avec leur conjoint) mais de manière sans doute plus modérée et avec une vision sans doute différente de la notre. Mais je ne m’étendrai pas ici sur le sujet, j’y reviendrai bientôt.

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